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LE REFOULEMENT ET L’INCONSCIENT
vendredi 7 avril 2006, par Eduardo Colombo

LE REFOULEMENT ET L’INCONSCIENT [ou l’activité inconsciente]

« Rappelons-nous avec quelle répugnance nous pensons aux choses qui blessent fortement nos intérêts, notre orgueil ou nous désirs, avec quelle peine nous nous décidons à les soumettre à l’examen précis et sérieux de notre intellect, avec quelle facilité au contraire nous nous écartons brusquement ou nous nous détachons furtivement sans en avoir conscience ... » Schopenhauer. [1]

Les processus neuronaux qui participent à la régulation de la pression du sang dans mon corps sont inconscients, je ne les connais pas. Mais, est-ce que je peux dire aussi, à propos des désirs inconscients impliqués dans ma relation aux choses du monde, à l’alter ou à moi même, que je ne les connais pas ?

Aujourd’hui il est admis par tout le monde, et un psychanalyste ne saurait en douter, qu’il y a des actes de pensée qui se déroulent inconsciemment et qui font partie de l’expression de nos sentiments, de nos savoir-faire, de nos connaissances.

On peut bien dire que savoir est connaître, mais on peut connaître de différentes façons : par l’intellection, par l’expérience, par la chair, comme dirait la Bible. De plus, peut-on connaître sans savoir qu’on connaît ? Redoutable question, même "la plus redoutable", dirait Socrates, qui la formule ainsi : « Est-il possible que le même homme, qui sait une chose, ne sache pas la chose qu’il sait ? » [Théétète, 165].

La théorie du refoulement est une question difficile, elle dépend de l’idée, pas toujours bien consciente, que nous nous faisons de "l’inconscient", ou de ce qui est inconscient, ou de ce qui se passe inconsciemment (nous nominalisons presque toujours l’inconscient, mais pour autant est-ce que nous ne le substantialisons aussi ?)

La notion de refoulement naît de la clinique, elle est une façon d’interpréter un observable : nous observons que, « aussi bien chez les gens sains d’esprit que chez les malades, se produisent fréquemment des actes psychiques » - des pensées, des désirs, des croyances, des comportements aussi - qui sont incohérents, ou incompréhensibles, ou simplement obscurs, et qui deviennent clairs et explicables si on introduit « d’autres actes que toutefois la conscience n’atteste pas. » [2] Si ces actes ne peuvent pas advenir à la conscience par simple réflexion ou "introspection", nous interprétons qu’une force s’oppose à leur devenir conscient, qu’ils sont écartés, donc, refoulés.

Une "violente rébellion" s’est produite, nous dit Freud, pour barrer la route vers la conscience à l’acte psychique incriminé. Un gardien vigilant a reconnu l’agent fautif, ou la pensée indésirable, et l’a signalé à la censure. [3] En dehors de l’analogie imagée pour faire comprendre l’activité du refoulement, analogie formulée à partir d’une représentation spatiale de deux territoires avec une garde frontalière qui protège le royaume de la conscience, même au prix de la maladie, la théorisation qui reste est la suivante : un acte psychique - ou un processus animique - capable de conscience a été empêché de devenir conscient (refoulé à la frontière ou expulsé) par une force qui s’oppose. Toute force agit au service d’un agent de l’action, et dans le cas du refoulement cet agent ne peut être qu’intentionnel : « pour quels motifs » [4] il s’oppose ? Et, qui est-il ? Mais n’anticipons pas.

Nous avons dit toute à l’heure que la théorie du refoulement est inséparable de l’idée qu’on se fait de l’activité inconsciente. [Laissons pour le moment le pourquoi et le comment Freud passe de l’Esquisse à la construction d’un modèle fictif analogique : l’appareil psychique]

La représentation spatiale, ou topique, d’un acte psychique, qui passerait successivement d’une localité à une autre, ou qui serait inscrite simultanément dans deux registres ou systèmes, soulève de grandes difficultés « parce qu’elle dépasse le pur psychologique et effleure les relations de l’appareil animique à l’anatomie », écrit Freud, et aussi parce que, pour l’homme, les désirs et les croyances, c’est-à-dire les pensées, ne peuvent pas être assimilées à un état du cerveau ni déconnectées de lui, puisqu’elles font partie en même temps d’un processus neuronal et d’une relation sémantique, intentionnelle, de signification, dépendant d’un système signitif externe, social, holistique.

Le domaine de la psychologie est très large et pour pouvoir nous comprendre une distinction devient nécessaire. Dans ce domaine on a introduit le comportement d’un rat dans un labyrinthe, le caractère d’un joueur d’échecs, l’interprétation des images du rêve, les hallucinations, le délire interprétatif, l’hypocondrie, la fidélité du chien et l’orientation du pigeon voyageur, la jalousie et le désir de pouvoir. Ernest Haeckel, qui pensait que l’ontogénèse « est une courte et rapide récapitulation de la phylogénèse » [5], croyait aussi que les organismes plus simples, microscopiques et unicellulaires, les protistes même, possedaient la sensibilité et le mouvement volontaire : « nous devont admettre - ecrivait-il - que dans tout protoplasme existent les eléments de la vie psychique, je veux dire la sensation rudimentaire du plaisir et du dégoût, le mouvement élémentaire d’attraction et de répulsion. » [6] Mais, l’activité psychique de l’homme exige une relation aux objets du monde qui est "intentionnelle", tributaire d’une interprétation, ou signification, mediatisée par le signe - ou le symbole, si vous préférez -. [Francis Crick écrit dans L’hypothèse stupéfiante : « l’information fournie par vos yeux est ambigüe. Elle n’est pas suffisante pour vous permettre de l’interpréter en termes d’objets dans le monde réel. » [7] Le système neuronal « doit avoir reçu, ou avoir acquis des hypothèses intégrées indiquant comment interpréter au mieux les données reçues. » [8]] L’article “L’inconscient” de la Métapsychologie présente le système Ics comme une unité et son activité comme éconduction ou décharge qui « passe dans l’innervation corporelle en menant au développement d’affect, mais même cette voie de décharge est, (...) disputée à l’Ics par le Pcs. A lui seul le système-Ics ne pourrait mener à bien, dans des conditions normales, aucune action musculaire appropriée à une fin, à l’exception de celles qui sont déjà organisées en réflexes. » [9] (Cest moi qui souligne) Cependant tout l’intérêt de la théorie freudienne réside dans l’idée que "la représentation" (que nous définirons tout-à-l’heure) inconsciente reste « capable d’action ; elle a donc conservé son investissement. » [10] Alors, l’activité inconsciente doit s’articuler avec le préconscient pour pouvoir être active, selon l’hypothèse freudienne.

Si nous nous écartons pour un moment de la fiction de "l’appareil psychique" [11] et nous allons au point de départ d’une "psychologie pour neurologues", il faut constater qu’une grande partie des processus neuronaux n’arrive pas à devenir consciente, des circuits isolés s’apparentant à des réflexes sont actifs dans la moelle épinière, le tronc cérébral et l’hypothalamus, sans aucun contact fonctionnel avec les actes conscients, sans connexion, selon la théorisation de Edelman et Tononi, avec le noyau dynamique. [12] (Cf. Annexe I)

Mais, il y a aussi, sûrement, une activité cérébrale inconsciente de type cognitif, noétique, ou "mental" (c’est-à-dire, médiatisée par le signe), comme le laissent penser des expériences dans des cas pathologiques. [Cf., par exemple, split brain (Annexe II) ou cecité hystérique.] Ce qui signifie que « des îlots d’activité situés dans le système thalamocortical puissent coexister avec le noyau (dynamique), infuencer son comportement et cependant ne pas en faire partie. » [13] (Cf. Annexe III)

Il y aurait ainsi, du point de vue cérébral ou neuronal, une série de processus qui n’entraînent aucune intellection ou noésis, et d’autres qui, tout en restant inconscients, supposent un type de connaissance - ou de contenu sémantique ou propositionnel - qui donneraient une réponse positive à la question de Socrates, sans pour autant avoir nécessairement souffert d’un acte de refoulement.

Ceci nous amène à reconnaître dans le domaine psychique ce contennu sémantique auquel nous réservons le nom de "mental", et qui implique l’intentionnalité ou la capacité de signifier qu’acquiert l’expresion de l’acte ou de l’événement psychique - le mot ou le geste comme expression de la pensée et inversement - quand il est compris comme un signe qui informe à quelqu’un de quelque chose. Le critère qui definit le mental est la signification. Toute mentalité implique tiercéité c’est-à-dire une relation triadique qui n’est pas décomposable en dyades (Peirce). Ce qui relève du mental est donc toujours un signe d’autre signe : une relation d’objet, sémantique, intentionnelle, de signification. Mais ce qui est fondamental dans la conception du signe est qu’il est triadique, que l’acte de signification ou acte intelligible qui le constitue est un acte social qui inclut nécessairement l’autre comme partenaire de l’action. Le sujet intentionnel vise l’objet avec le geste ou le mot, mais la relation entre le geste et l’objet, par exemple, s’établit seulement si elle est interprétée ou comprise comme telle par celui à qui le geste est destiné. (Cf. Annexe IV) Ainsi ce qu’on appelle représentation n’est pas une idée, mais plutôt un processus de représentance, une relation référentielle ou sémantique de signification qui à l’intérieur d’un système signitif (ou symbolique) est toujours représentation d’une autre représentation, ou mieux, signe d’un autre signe.

Si, comme nous l’avons dit auparavant, un processus neuronal avec un contenu intentionnel peut être inconscient pour des causes de physiologie cérébrale - non intentionnelles - nous devons aussi accepter que tout ce qui est refoulé est du domaine de l’intentionnalité exclusivement.

Ni la faim, ni la douleur, ni les affects sont susceptibles d’être refoulées. La faim comme expression d’une nécessité organique, est impérative ; seul le désir érotisé de la denrée, ou, imaginons, la gula, peuvent succomber au refoulement. La douleur (le fait de ressentir une douleur physique ) est irréfragable, quel sens y aurait-il à parler d’une douleur qui ne fait pas mal ? Les sentiments et les affects on les éprouve, ils sont, dans la logique de leur façon d’être, portés « à la connaissance de la conscience. » [14] Et quand nous parlons de "sentiments inconscients" en réalité nous attribuons au contenu propositionnel inconscient le sentiment qui lui correspond en tant que signification, tout en sachant que sur des formes vicariantes les affects s’exprimeront comme émotions, angoisse, action comportementale, - comme décharge dirait Freud -.

La théorie pulsionnelle n’admet pas non plus l’action du refoulement sur la pulsion, « l’opposition de conscient et d’inconscient ne trouve pas d’application à la pulsion. » [15]

Classiquement, alors, il est admis que seule une partie de la motion pulsionnelle est passible de refoulement et cette partie est "la représentation" ou "la représentance de représentation", ou ce "contenu" par lequel la pulsion est représentée dans le psychisme. Freud écrit : « Dans l’Ics, il n’y a que des contenus plus ou moins fortement investis. » [16] Autour de ces expressions se nouent la plupart des équivoques et malentendus métapsychologiues. [Comme par exemple l’hypostase de l’Ics qui lui donne une représentation spatiale : locus, topos, contenant. En outre, nominaliser, faire un substantif, des processus inconscients conduit à deux résultats fâcheux, l’un transformer l’Ics en sujet, agent de l’action ; l’autre, le substantialiser (biologiser) [17]]

Prenons le paragraphe suivant de l’Inconscient : « Le noyau de l’Ics se compose de représentances de pulsion ( des représentants de la pulsion) qui veulent éconduire (décharger) leur investissement, donc (par) des motions de souhait (de désir). » [18] Ce qui est inconscient, alors sont les divers mouvements, expressions, motions de désir. Nous pouvons comprendre aussi que, si nous disons : "le noyau de l’Ics se compose de", nous faisons référence à une constellation de "pensées désirantes inconscientes". « Penser » appartient à la catégorie des verbes que on peut appeler "attitudes propositionnelles" tels que « douter que », « croire que », « vouloir que », « souhaiter ou désirer que », appellation qui a l’avantage de nous rappeler, par exemple, que "le désir" vise toujours un "objet", qu’il est nécessairement désir de quelque chose, qu’il contient une relation (ou contenu sémantique) exprimée par les propositions complétives introduites par « que ».

Réflechissons à une relation, la plus simple : "Camille désire que Natacha tombe dans ses bras", Camille aime Natacha. La traduction mécaniste - naturaliste est la suivante : à la place du sujet, Camille, nous plaçons "la pulsion", à la place du verbe, "l’investissement libidinal", à la place de Natacha, "l’objet". La pulsion sexuelle a investi l’objet. [Mais, qu’est-ce qui est investi, l’objet externe (Natacha) ?, la représentation de l’objet (une idée) ?, la trace mnésique (une modification neuronale stable) ? Le problème vient du fait que le concept économique d’investissement a un fort sens métaphorique, il induit une relation d’isomorphisme entre une opération mentale (à contenu sémantique : un désir) et le fonctionnement d’un appareil psychique conçu sur un modèle énergétique.]

Supposons que le désir est réprouvé par la conscience, alors un processus de refoulement sera mis en œuvre. (Laissons de côté le "rejet par le jugement"). Un des exemples que Freud choisit pour montrer le "mécanisme" du refoulement est, dans l’hystérie d’angoisse, une phobie d’animal. Nous avons deux descriptions de cette phobie, une, la succincte abstraction théorique, l’autre, le cas clinique. Dans la première il est dit que « la motion pulsionnelle soumise au refoulement est une position (attitude) libidinale envers le père, couplée avec l’angoisse devant celui-ci. Après le refoulement, cette motion a disparu de la conscience, le père n’y apparaît plus comme objet de la libido. » L’affect, ou une partie "sexualisée" des sentiments contradictoires, et ressenti comme angoisse, a été déplacé sur une représentation substitutive. « Le résultat est une angoisse devant le loup, à la place d’une revendication d’amour à l’égard du père. » [19] On doit supposer qu’il se produit un fort déplaisir - une "violente rébellion" -, qui prendrait la forme de l’angoisse, devant le devenir conscient de "l’attitude libidinale devant le père", mais, pourquoi ce déplaisir ? La mécanique energétique (économique) d’investissements contradictoires amour/haine, ou d’investissement contre-investissement dans différents systèmes (topique), mécanique biologique, naturelle ou aveugle, ne donnera pas une "explication" psychanalytique. [20] Faut-il, donc " la conscience morale" ou le surmoi de la deuxième topique ?

Quand nous lisons le récit des cas cliniques que nous a laissé Freud nous entrons par un autre biais dans les contenus mentaux supposés inconscients. Le sujet phobique est un enfant, il a la tête pleine de pensées, de rêveries (fantaisies), de phantasmes, [de croyances et de désirs], de sentiments contradictoires. Aussi bien dans la description et l’interprétation de la pathologie de l’homme aux loups, cas dans lequel la motion d’amour envers le père devient "passive" - être aimé par le père -, que dans l’analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans, l’explication intentionnelle prend le dessus, ce sont les motifs, les désirs et les conflits, une histoire, qui donnent sens à la maladie. La compréhension des motifs, désirs, croyances et buts de l’action du sujet en interaction avec l’alter, avec ce qui s’oppose et le prive ou le soutient et l’aide, apportent la "matière" de ce que nous prenons pour la cause de la névrose et plus généralement du comportement humain.

Le petit Hans avait été privé, par la naissance de sa sœur, d’une partie de la sollicitude maternelle, et cette privation revivifiait les expériences vécues de plaisir sensuel provenant des soins corporels. « Son excitation érotique intensifiée se manifesta désormais en fantaisies », compagnons de jeu imaginaires, stimulation masturbatoire. Avoir une sœur l’incita à un travail de pensée qui lui apportait des énigmes. En plus, ce père aimé devenait un concurrent et Hans souhaitait l’éliminer ; il, le père, le chassait du lit de la mère et l’empêchait de savoir en lui racontant des mensonges. Et si toutes ces choses ne suffisaient pas, le père mettait son savoir- faire en pratique dans le lit de sa mère, en la violentant, la pénétrant, la perforant. C’est de cette façon que Freud est « capable de construire les complexes et les motions de souhait (les désirs) inconscients, dont le refoulement et le réveil (le retour du refoulé) firent apparaître la phobie du petit Hans. » [21]

Nous voyons déjà que ce qui peut devenir intolérable à la conscience, et barré par "la censure", sont les contenus de pensée érotisés d’une sexualité défonctionalisée infantile. Pour l’adulte aussi sa névrose « implique le renoncement à l’objet réel » [22], mais le désir sexuel pour l’objet (ce qu’on appelle "la libido"), avec les caractéristiques de signification personnelle qui a construit le sujet dans son histoire, persiste inconsciemment dans le scénario phantasmatique. « L’inconscient est l’infantile », écrit Freud, « il est même ce morceau de la personne qui s’est autrefois séparé d’elle, n’ayant pas participé au développement ultérieur et ayant été pour cette raison refoulé. » [23] En même temps, comme on le voit dans la description de la phobie du petit Hans, ou de "l’Homme aux loups", les pensées de l’enfant, la construction de son désir, ses émotions, trouvent « le "langage de la passion", de l’adulte, c’est-à-dire non seulement l’amour (l’émotion) mais aussi les contenus propositionnels que nous avons appelé érotiques : la sexualité, l’interdit et la mort. » [24]

L’enfant s’insère dans un réseau signitif qui d’emblée lui signifie les interdits d’une sexualité œdipienne normative. Cet univers intentionnel d’une sexualitée défonctionalisée est pour l’enfant "le greffe prématuré d’un amour pasionnel", opaque dans son contenu sémantique érotisé, il reste implicite dans des multiples énoncés hétérogènes, et il est même élidé du discours parental direct. Mieux encore, le petit enfant doit le métaboliser, le comprendre, le faire sien. De surcroît l’objet sexuel externe se dérobe à son érotisme désirant laissant toute la place a l’activité du phantasme, ou de la fantaisie, qui, refoulé, composera l’arrière-plan du contenu mental de la psyché individuelle.

Sur le plan d’une sexualité fonctionnelle son père n’est pas un rival "sexuel" pour le petit Hans, mais dans la scène phntasmatique "le père" rejoindra la position que lui donnent les schèmes de signification qui sont en dehors de la réalité perceptive et des expériences vécues. Ces schèmes normatifs, ou phantasmes originaires, organiseront l’imaginaire érotique inconscient en concordance avec les représentations collectives de la sexualité d’une société androcentrique. Le résidu sera refoulé, bien refoulé ou moins bien refoulé, ou apparaîtra dans les symptômes ou formations de substitution des névroses de transfert.

Avant de considérer les difficultés que pose la "censure", je voudrais revenir sur le problème majeur qui sous-tend mes réflexions, ce qu’on appelle habituellement la survenance du mental.

Nous savons que tout acte mental relève d’une activité neuronale, d’un état fonctionnel du cerveau, et, en même temps, d’un contenu sémantique, intentionnel. Alors deux logiques s’affrontent : dans le domaine intentionnel l’intellection de la signification est intrinsèque, nous donnons des explications, des motifs, des raisons, que nous prenons comme des causes de l’acte, tout en affirmant la téléologie de l’intentionnalité. [Le contenu noétique est intensionnel, chaque action à ses propres raisons.] Par contre dans l’explication naturaliste, l’intention ou l’intelligibilité est dérivée, indirecte, médiate ; la causalité est nomologique, il n’y a pas des motifs singuliers, ni de cas particuliers, qui ne soient pas des exemplaires d’une loi générale. C’est alors que le phénomène a ses "mécanismes" et sa quantité d’énergie. Nous changeons de dimension quand nous passons du niveau nomologique de la sécondéité (nature) à la relation anomale (Davidson) de la tiercéité (mental). De la causalité à l’explication. Ces deux compréhensions des processus psychiques nous autorisent à dire que le cerveau est dans le crâne mais le mental est dans le monde.

La description de cas appartient à la catégorie ternaire du mental, tandis que la métapsychologie est construite comme un modèle analogique du psychisme référé à la catégorie dyadique du phénomène naturel. La difficulté actuelle pour la métapsychologie freudienne vient du fait qu’elle intercale entre la physiologie du système nerveux central et les processus mentaux un appareil fictif analogique qu’hypostasie les corrélations établies à niveau intentionnel.

Récapitulons alors : si une pensée - ou un acte psychique - capable de conscience se voit barrer la route à la conscience, et elle reste active mais inconsciente, nous disons qu’elle a été refoulée. Pour que cet acte psychique puisse être refoulé nous devions imaginer qu’il a été reconnu comme indésirable et qu’on lui a appliqué la "censure préalable". Nous avons maintenant deux problèmes : pourquoi cette pensée est-elle indésirable ? Et qui l’a reconu comme telle et l’a censuré ? Ou, peut-être, en suivant l’exemple de l’Okhrana, qui a caviardé son contenu sémantique ?

La première explication freudienne est tout à fait "physicaliste". La fonction de l’appareil psychique est d’éviter l’accumulation d’excitation et de se maintenir au plus bas niveau d’excitation possible. Dans cet appareil, le déplaisir est défini comme une augmentation de la tension, et « la diminution de l’excitation est éprouvée en tant que plaisir. » Le déplaisir provoque l’activité de l’appareil "primitif" en vue de répéter l’expérience de satisfaction qui impliquait une diminution de l’excitation. Ce courant qui va du déplaisir au plaisir est défini comme désir (souhait). « Le premier souhait (désir) pourrait bien avoir été un acte d’investisement hallucinatoire du souvenir de satisfaction. » Avec l’apparition d’un second système, les quantités d’excitation ne pourront plus être écoulées librement et seront inhibées par des investissements qui émanent de lui. Freud écrit : « - c’est la clé de la doctrine du refoulement - que le second système ne peut investir une représentation que lorsqu’il est en mesure d’inhiber le développement de déplaisir partant d’elle. » La tendance du penser sera de « se libérer de plus en plus de la régulation exclusive par le principe de déplaisir et de restreindre le développement d’affect [ dû au travail de penser ] à un minimum qui est encore utilisable comme signal. » [25]

La mécanique naturaliste a fait disparaître l’intentionnalité du sujet désirant (et le sujet disparaît aussi par œuvre du même mouvement). Le plaisir et le déplaisir n’ont pas un contenu sémantique en première instance, ils sont l’effet d’une énergie à décharger. Et le désir est le parcours regredient de la tension cumulée. Une pensée indésirable est indésirable parce qu’elle produit du déplaisir, ce qui met la mécanique en marche, et le refoulement est la conséquence des investissements et contre-investissements dans différents systèmes. Sans oublier que l’énergie utilisée n’est pas neutre, elle est libido, énergie de la pulsion ou de l’instinct sexuel, et continue à l’être même si elle se met au service du moi. Mais, il reste que dans toute reconstruction clinique, comme dans toute interprétation proposée au patient, nous supposons que la pensée que la conscience n’accepte pas a toujours un contenu particulier intentionnel, contenu que l’on "comprend" qu’il soit "inacceptable" : l’Homme aux rats ne veut pas savoir - et il ne le sait pas consciemment - qu’il a désiré la mort de son père. C’est la signification du contenu intentionnel qui est rejetée, ou exclue de l’activité consciente.

Alors il devient nécessaire de postuler une double censure. Les rejetons de l’Ics ont réussi leur percée vers la conscience et s’organisent dans le Pcs, mais ensuite, comme ils « veulent [en rigueur, dans la théorie physicaliste, ils ne veulent rien, c’est la force de l’énergie d’investissement qui pousse] s’imposer à la conscience, ils sont reconnus comme rejetons de l’Ics et sont, à la nouvelle frontière de censure entre Pcs et Cs, refoulés derechef. » Dans la cure psychanalytique - continue Freud -, « nous invitons le malade à former en abondance des rejetons de l’Ics, nous le mettons en devoir de surmonter les objections de la censure à l’encontre du devenir-conscient de ces formations préconscientes, et, par la victoire sur cette censure, nous nous frayons la voie vers la suppression du refoulement, lequel est œuvre de la censure antérieure. » [26] La deuxième censure devient nécessaire pour pouvoir préserver la conceptualisation mécaniste-substancialiste de "l’inconscient", où il y a seulement des forces, des quantités et des "choses" (représentations qui sont devenues choses, sans leur qualité [qualité de signifier quelque chose pour quelqu’un ?] donnée par la représentation de mot).

Nonobstant, bien que Freud n’abandonne jamais cette position théorique [ son dernier texte sera : « Il se peut que la spatialité soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. (...) La psyché est étendue, n’en sait rien. »] il doit la tempérer en reconnaissant que plaisir et déplaisir ne peuvent pas « être rapportés à l’accroissement ou à la diminution d’une quantité que nous appelons tension d’excitation », mais à un facteur « que nous ne pouvons désigner que comme qualitatif », dit-il, tout en ajoutant que ce "qualitatif" ne peut être qu’un caractère non sémantique du quantitatif. (Le problème économique du masochisme [1924]) De toute façon, dès 1914 au moins, nous avons, avec Pour introduire le narcissisme, une autre vision du refoulement plus centrée sur l’intentionnalité de l’acte psychique. Au cours de son développement, le moi a créé une instance psychique particulière qui « observe sans cesse le moi actuel et le mesure à l’idéal » [27], à ce moi idéal auquel s’adresse l’amour de soi. Alors, « la formation d’idéal serait du côté du moi la condition du refoulement. » [28] La même idée est reprise dans les Leçons d’introduction à la psychanalyse avec la formulation suivante : « Cette instance auto-observante, nous la connaissons comme le censeur du moi, la conscience morale ... » [29] Maintenant la théorisation freudienne se place dans un terrain tout à fait sémantique, aussi bien les contenus propositionnels à refouler comme l’instance qui exerce la censure sont de l’ordre de l’intentionnalité (de la tiercéité). La "conscience morale" est l’antécédent conceptuel du sur-moi, et évidemment elle est sociale, normative, représentative d’un ordre symbolique androcentrique, dont elle contient l’interdiction œdipienne. « L’institution de la conscience morale était au fond l’incarnation en un premier temps de la critique des parents, et plus tard de la critique de la société » [30], nous dit Freud.

Et le sur-moi se construit sur les ruines du complexe d’Œdipe (ou son refoulement) c’est-à-dire sur les premiers choix d’objet érotiques et les identifications de la préhistoire individuelle, mais, dans la spéculation freudienne, le sur-moi va représenter aussi les expériences vécues des hommes de l’époque glaciaire et de ceux qui ont institué le totémisme et formulé la loi d’interdiction sur une catégorie des femmes. Gendarme caché et toujours vigilant, et même cruel, sera lui, le sur-moi, le censeur.

« Depuis que nous admettons dans le moi une instance particulière ...- le sur-moi - nous pouvons dire que le refoulement est l’œuvre de celui-ci, que l’effectue soit le sur-moi lui-même, soit, mandaté par lui, le moi qui lui obéit. » [31]

Avec le remaniement total de la théorie - cette "deuxième topique" qui n’en est pas une - nous sommes loin de la métapsychologie, il n’existe plus un appareil conçu sous la forme d’une énergétique et d’une mécanique, les pulsions ne sont plus des forces endogènes qui ont des sources hormonales et bio-chimiques, mais de grands principes vitalistes qui gouvernent la matière, et la tripartition de la personnalité psychique intentionnalise (donne de l’intentionnalité à) les entités qui la composent.

Nous devons conclure alors que dans l’activité psychique sont passibles de refoulement, comme nous l’avons déjà reconnu, seulement les actes mentaux, intentionnels, quand ces actes ont trouvé un obstacle dans leur devenir conscient. Quel-est cet obstacle ? Nous supposons que si une pensée à été refoulée c’est parce que la conscience ne pourrait pas l’accepter, la conscience fait opposition. Mais la conscience n’est pas non plus une entité. "La conscience" fait référence à l’activité consciente de quelqu’un, d’un sujet de l’acte mental. L’obstacle est, donc, une autre pensée qui s’y oppose.

Ici le mot conscience a deux connotations diverses, une, synchronique, réfère à l’acte psychique qui a la qualité d’être reconnu par le sujet comme un acte d’intellection, avoir conscience de quelque chose, l’autre, diachronique, réfère à une organisation de soi de l’être humain, celle de son ipséité. C’est à cette "organisation de Soi", présente comme une "organisation de pensée" d’arrière-plan, (structure inconsciente latente ou refoulée) à laquelle sont rapportées les notions de moi et de sur-moi.

La pensée en acte, actuelle, qui s’oppose à quelques éléments ou formes d’organisation de la conscience de soi, conscience morale ou trait symbolique des identifications anciennes, qui peut aussi fonctionner de façon surmoïque, sera censurée ou caviardée ou fera irruption comme lapsus ou mot d’esprit. Mais dans les pensées inconscientes refoulées logent les fantaisies de la sexualité infantile. Le vrai noyau inconscient du Soi est constitué par les contenus propositionnels érotisés de la "greffe prématurée d’un amour passionnel".

« L’inconscient est l’infantile », et comme la sexualité humaine s’instaure en deux temps, comme elle est anaclitique, quand l’excitation sexuelle se réveille à la puberté, les premiers "choix d’objet" et les scenarii du désir infantile, qui ont déjà succombé au refoulement et à la répression en raison de leur incompatibilité et inadéquation avec la vie adulte, continueront à organiser les phantasmes qui érotisent les objets mentaux. [32] La "conscience" vigilante et soupçonneuse sera, alors, prête à censurer de nouveau le rejeton impertinent. La force refoulante est toujours la conséquence de la force ou de l’importance des motifs et des raisons que nous imaginons comme contraires à la pensée inacceptable. Cette force n’est pas une quantité, elle est une valeur, un ordre de grandeur.

Reste la plus redoutable des questions : qui exerce la censure de mes propres pensées ? Qui est le sujet de l’action ? Moi-même, évidemment, ce qui signifie que je sais, avant de le savoir, ce que je ne dois pas savoir.

Eduardo Colombo Paris, le 13 mai 2003

Annexe I « Ce type de regroupement de groupes neuronaux qui interagissent fortement entre eux et qui ont des frontières fonctionnelles distinctes avec le reste du cerveau sur une échelle de temps de quelques fractions de seconde, nous l’appelons « noyau dynamique », afin de souligner à la fois son intégration et sa composition qui change sans cesse. Un noyau dynamique est donc un processus, et non une chose ou un emplacement, et il se définit en termes d’interactions neuronales, plutôt qu’en termes de localisation, de connexion ou d’activité neuronale spécifique. Un noyau dynamique a une extension dans l’espace. Toutefois, il est en général réparti dans l’espace, et sa composition change. Il ne peut donc être localisé en un endroit donné du cerveau. De plus, même si un regroupement fonctionnel possédant ces propriétés peut être identifié, nous ne prédisons qu’il sera associé à une expérience consciente que si les interactions réentrantes en son sein sont assez différenciées, comme en témoigne sa complexité. Un regroupement fonctionnel assez complexe peut être engendré par des interactions réentrantes entre groupes de neurones répartis en particulier dans le système thalamocortical et peut-être aussi dans d’autres régions du cerveau. Cependant, un tel regroupement ne peut équivaloir à tout le cerveau ni se limiter à un sous-ensemble déterminé de neurones. Ainsi le terme « noyau dynamique » ne se réfère-t-il délibérément pas à un ensemble unique et invariant d’aires du cerveau (dans le cortex préfrontal extrastrié ou strié), et le noyau peut changer de composition au fil du temps. » (Edelman, Gerald et Tononi Giulio : Comment la matière devient conscience. Ed. Odile Jacob, Paris, 2000, p. 174)

Annexe II

« En bref, le système verbal de I’hémisphère gauche attribue des causes rationnelles imaginaires à un comportement dont il ne connaît pas l’origine (1). Pour confirmer cette interprétation, Gazzaniga a imaginé une expérience dans laquelle chaque hémisphère du sujet (P.S.) doit résoudre un problème d’association sémantique. Vers chaque hémisphère est envoyée une image distincte de tellè sorte que l’hémisphère gauche perçoive les dessins d’une griffe d’oiseau, l’hémisphère droit celui d’un paysage enneigé. P.S. doit choisir parmi une série de figures celle qui correspond sémantiquement le mieux à l’image qu’il voit. Pour la griffe d’oiseau, la réponse correcte est la figure d’une tête de poulet ; pour le paysage enneigé, celle d’une pelle. Il lui est demandé de montrer la figure adéquate avec les deux mains. P.S. indique de la main droite (qui est sous la contrainte de l’hémisphère gauche) la tête de poulet et, de la main gauche (qui est sous le contrôle de l’hémisphère droit), la pelle. Chaque hémisphère a donc bien perçu une image séparée. Quand P.S. est amené à justifier sa réponse, il affirme : « J’ai vu la griffe et j’ai choisi le poulet, et, pour nettoyer le poulailler, il faut une pelle »(2). Pour Gazzaniga, l’hémisphère gauche n’a pas eu connaissance du stimulus visuel (le paysage enneigé) à la base du comportement induit par l’hémisphère droit. Dès lors, I’hémisphère gauche interprète de façon rationnelle une action dont il ignore l’origine en fournissant une explication cohérente avec les informations dont il dispose.

Nous avons longuement exposé jusqu’ici les manifestations du syndrome de déconnexion cérébrale tel qu’il a été observé en laboratoire. Insistons à présent sur un autre point fondamental déjà signalé : le comportement de ces patients dans la vie courante est essentiellement normal. »(3)

[(1). Gazzaniga considère que ce processus d’attribution de causes rationnelles à un comportement est un mécanisme majeur de la conscience. Le système verbal n’est pas toujours informé de 1’origine de nos actions. Il attribue une cause rationnelle au comportement comme s’il en connaissait la motivation originelle mais, en fait, il ne la connaît pas. Un système de croyance émerge comme une conséquence de ce processus d’attribution. Tout se passe comme si nous donnons un sens à la réalité en considérant ce que nous faisons. En d’autres terrnes, c’est comme si la conscience de soi impliquait des considérations langagières sur nos activités sensori-motrices. (2). Gazzaniga, M.S., Right hemisphere language fol1owing brain bisection : a 20-year perspective, American Psychologist, 38, 1983, p. 534. (3). Il convient également de noter que les personnes victirnes d’agénésie du corps calleux (absence congénitale du corps calleux) présentent peu de signes de déconnexion cérébrale. (...) ] (Missa, Jean-Noël : L’esprit-cerveau. Lib. philosophique J. Vrin, Paris, 1993, p. 98.)

Annexe III

« Est-il possible que le système thalamocortical puisse être le support de plus d’un grand regroupement fonctionnel en même temps ? Certains îlots thalamocorticaux actifs pourraient-ils faire dissidence et se détacher du continent ?

Dans l’état actuel de nos connaissances, il n’est pas possible de répondre avec certitude à ces questions. Mentionnons toutefois le fait que ces déconnexions fonctionnelles ou anatomiques peuvent expliquer les dissociations pathologiques discutées au chapitre 3. Par exemple, une personne souffrant de cécité hystérique peut éviter des obstacles et cependant affirme ne rien voir. Il est possible que, chez ce type de personnes, un petit regroupement fonctionnel incluant certaines aires visuelles soit actif de façon autonome et ne se mélange pas avec le regroupement fonctionnel, mais soit capable d’accéder à des routines motrices des ganglions de la base et d’ailleurs. Après tout, c’est un peu ce qui se produit chez les patients split-brain : deux regroupements fonctionnels semblent coexister dans le cerveau par suite de la déconnexion du corps calleux.

Le fait que des noyaux dissidents ou des échappées thalamocorticales fonctionnant de façon autonome puissent exister à part du noyau dominant pose plusieurs questions troublantes. Certains buts ou intentions dominants que nous nous formons de façon consciente et intentionnelle à un moment donné et que nous portons ensuite toujours en nous, par exemple la décision d’apprendre une langue étrangère, constituent-ils un ensemble inactif de circuits neuronaux qui doivent être activés pour que nous sentions l’influence qu’ils exercent sur la conscience ? Ou bien est-il possible qu’ils soient actifs de façon autonome et pourtant restent inconscients jusqu’à ce qu’ils se mêlent au noyau dominant ? Est-il possible que ces circuits thalamocorticaux actifs mais isolés d’un point de vue fonctionnel puissent sous-tendre certains aspects de l’inconscient psychologique - aspects qui, selon Sigmund Freud, partagent bien des traits caractéristiques du « mental » -, sauf en ce qu’ils n’entrent pas dans la sphère de la conscience ? Ces circuits peuvent-ils être créés par des mécanismes de répression ? Ces îlots thalamocorticaux actifs pourraient-ils être capables de produire leurs propres routines dans les ganglions de la base, expliquant ainsi les lapsus, les actes manqués, etc. ? Il reste beaucoup à faire pour clarifier ces questions et beaucoup de moyens à développer pour avoir accès à l’activité du noyau et à ses relations aux différents appendices corticaux. Pour lors, l’idée de noyau intégré supérieur sous-tendant les états conscients et liés à une série de routines inconscientes, isolées d’un point de vue fonctionnel fournit un cadre utile pour de telles recherches. » (Edelman, Gerald et Tononi Giulio : Op. cit., p. 226)

Annexe IV

« Ici s’impose, je crois, quelques précisions sur la conceptualisation -théorisation- du signe que j’adopte. Le signe génériquement - je parle en singulier, mais le signe qui porte la signification est toujours pluriel, il ne peut être seul, il n’existe jamais en dehors d’un système signitif - il « vise essentiellement (comme le dit Cassirer de la représentation et du concept,) à libérer le particulier donné ici et maintenant de son isolement, à le rapporter à autre chose et à le réunir avec autre chose dans l’unité d’un ordre extensif, dans l’unité d’un "système" » [33]. Si je dis de l’étant singulier en l’indiquant : "Ceci est une rose", je le fais sortir de sa matérialité discrète pour le faire entrer dans une série d’unités que le signe unifie, "la rose" ou "les roses", dans une unité de signification. Un signe peut être un, discret et discontinu, et signifier une pluralité d’éléments. (Par ex ; "le peuple"). Guillaume d’Ockham donne du singulier la définition suivante : « on dit singulière la chose hors de l’esprit qui est une et non plusieurs et n’est pas signe d’une autre. » Ce qui relève du mental est donc toujours un signe d’autre signe : une relation d’objet, sémantique, intentionnelle, de signification. Mais ce qui est fondamental dans la conception du signe est qu’il est triadique, que l’acte de signification ou acte intelligible qui le constitue est un acte social qui inclut nécessairement l’autre comme partenaire de l’action. Aussi bien « les théories représentationistes de la signification qui en font une relation dyadique entre un signe et un objet signifié », que la définition saussurienne, (dyadique aussi), qui unit un concept et une image acoustique (qui exclut la "chose" de la définition du signe [34] ), laissent échapper l’essentiel de la « relation intentionnelle, condition du signe comme tel. » [35] Le sujet intentionnel vise l’objet avec le geste ou le mot, mais la relation entre le geste et l’objet, par exemple, s’établit seulement si elle est interprétée ou comprise comme telle par celui à qui le geste est destiné. L’interprétant du geste (ou du mot) reproduit la relation intentionnelle à l’objet qui est contenue dans le signe émis. La relation trine est inclue dans le signe lui même, et alors le signe peut être utilisé.

La relation qu’établit le signe avec les "objets" forme un système, un "code" socialement institué, et si nous l’avons appelé système signitif c’est pour marquer la relation signitive de type circulaire qui délimite et identifie (construit) l’objet par le signe qui le désigne, tout en constituant le signe sur cette identification. [36] » E.C. Qu’est que c’est un objet "interne" ?

Bibliographie et notes

[1] Schopenhauer, Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. PUF, Paris, 1966, p. 1131.

[2] Freud, Sigmund : L’inconscient. Œuvres complètes. PUF, Paris, 1988. Vol. XIII, p. 206

[3] Freud, S. : Leçons d’introduction à la psychanalyse. Op. cit., Vol. XIV, p.305.

[4] Ibid., p. 308.

[5] Haeckel, Ernest : Histoire de la création naturelle. Reinwald et Cie éditeurs, Paris, 1877, p. 274.

[6] Haeckel, Ernest : Ensayos de psicología celular. Biblioteca éconómica filosófica, Madrid, 1889, p. 167.

[7] Crick, Francis : L’hypothèse stupéfiante. Plon, Paris, 1994, p. 51.

[8] Ibid., p. 53.

[9] Freud L’inconscient. pp. 226-227.

[10] Ibid., p. 219.

[11] Freud, Sigmund : L’interprétation du rêve : "Nous nous étions plongés dans la fiction d’un appareil psychique ..." Op. cit. (2003), Vol.IV, p. 654.

[12] Edelman, Gerald et Tononi Giulio : Comment la matière devient concience. Ed. Odile Jacob, Paris, 2000, p. 212.

[13] Ibid., p. 211.

[14] Ibid., p. 211.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p. 225.

[17] Pour une critique global de la théorie pulsionnelle voir Colombo, Eduardo : "Critique épistémologique de la notion de pulsion". In Topique N° 66, Paris, 1998.

[18] Ibid. ( Métapsychologie. Gallimar, Paris, 1968, p. 96).

[19] Le refoulement. Op. cit., pp. 197-198.

[20] Note. Derrière l’investissmnt libidinal se tient l’atribution d’une "intentionnalité intrinsèque" à des pulsions en conflit. Cf. notre critique.

[21] Freud, Sigmund : Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans. Op. cit., Vol. IX, pp ; 116 à 118.

[22] L’inconscient. Op. cit., p.234.

[23] Freud, Sigmund : Remarques sur un cas de névrose de contrainte. Op. cit., Vol. IX, p. 154.

[24] Colombo, Eduardo : Séxualité et érotisme. In Sexualité infantile et attachement. Widlöcher et al. PUF, Paris, 2000,p. 131.

[25] Freud, Sigmund : L’interpretation du rêve. Op. cit.,pp. 654 à 658.

[26] Freud, Sigmund : L’inconscient. Op. cit.,Vol. XIII, pp. 230-231.

[27] Freud, Sigmund : Pour introduire le narcissisme. In La vie sexuelle. PUF, Pars 1969 , p. 99.

[28] Ibid., p. 98.

[29] Freud, Sigmund : Leçons d’introduction à la psychanalyse. 0p. cit.,Vol. XIV, pp. 443-444

[30] Freud, Sigmund : Pour introduire le narcissisme. Op. cit, p. 100

[31] Freud Sigmund : Nouvelle suite des leçons d’introduction à la psychanalyse. Op. cit., Vol. XIX, p. 152.

[32] Cf. Colombo, Eduardo : Sexualité et érotisme. Op. cit., p. 140.

[33] Cassirer, Ernst : Langage et mythe. Les Éd. de Minuit, Paris, 1973, p. 39

[34] Voir la critique de Émile Benveniste in : Problèmes de linguistique générale, 1. Tel, Gallimard, Paris, 1966, p. 50.

[35] Descombes, Vincent : La denrée mentale. Les Éditions de Minuit, Paris, 1995.Voir pp. 341-342.

[36] Castoriadis, Cornelius : L’institution imaginaire de la société. Éd. du Seuil, Paris, 1975, pp. 334 à 338.

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