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CRITIQUE EPISTEMOLOGIQUE DE LA NOTION DE PULSION
lundi 10 juillet 2006, par syrs

“Les pulsions les plus fortes de la nature,qui représentent une force invisible dirigeant le genre humain selon une raison supérieure et veillant au bien physique du monde en général (...) sans que la raison humaine ait à intervenir, sont l’amour de la vie et l’amour sexuel ; le premier doit conserver l’individu, le second l’espèce.” Emmanuel Kant

"la pulsion sexuelle n’en fait qu’à sa tête"Sigmund Freud

Les idées générales qui font partie de ce qu’on pourrait appeler la charpente d’une construction théorique sont fréquemment utilisées et transmises de façon a-critique, deviennent des habitudes de pensée et fonctionnent comme une croyance. Peirce supposait que “ce qui nous détermine à tirer de prémisses données une conséquence plutôt qu’une autre est une certaine habitude d’esprit”, un état de croyance. “Celui-ci, ajoutait-il, est un état de calme et de satisfaction qu’on ne veut pas abandonner ni changer pour adopter une autre croyance. Au contraire, on s’attache avec ténacité non seulement à croire, mais à croire précisément ce qu’on croit.” [1]

Plusieurs des concepts rassemblés par Freud sous la dénomination de métapsychologie, en tant que propositions théoriques et explicatives du fonctionnement de “l’appareil” psychique, s’intègrent délicatement et sans bruit au cours des longues années de formation du psychanalyste, à ces habitudes de l’esprit ou état de croyance. A ce stade, les contradictions s’évanouissent, la critique s’endor. “La question abstraite et franche s’use, la réponse concrète reste.” [2] Un obstacle épistémologique vient de naître.

Il n’est pas difficile de trouver les argumentes pour une critique de la notion de pulsion, ils sont connus. La difficulté réside dans leur inclusion dans un contexte où ils apparaissent comme pertinents et éveillent l’esprit critique.

Certains de ces arguments sont anciens et viennent d’objections soulevées par les théories instinctualistes. Ajouter le mot instinct à un comportement ne l’explique ni ne le précise si nous ne savons pas ce qu’est un “instinct”, mais le mot réifié donne l’illusion d’une connaissance. L’étymologie d’instinct renvoie au latin instigare : “exciter”. Insting(u)ere : attesté seulement au participe instinctus “aiguillonné”, d’où instinctus : “excitation”, “impulsion”. Le mot d’origine germanique Trieb - comme tous les analystes le savent- renvoie à poussée et vient du verbe treiben  : pousser. Un analyste, reconnu par ses importantes contributions à la théorie psychanalytique, pense (ou du moins pense que Freud pensait) que “le plus essentiel dans l’organisation humaine (est) la force poussante du Trieb.” [3] Ce qui veut dire : la force poussante d’une force qui pousse, ou la force poussante de l’action de pousser. On sent l’écho de la virtus dormitiva, cause et raison que l’opium fasse dormir, comme disait Le malade imaginaire . Mais, qui pousse ? Réponse : la Pulsion. Voilà la force ou l’énergie transformées en une entité.

Nous reviendrons sur la question de l’hypostase de la force, mais d’abord je voudrais signaler que la critique des concepts économiques, ou quantitatifs au sens large, n’est ni rare ni isolée dans le champ psychanalytique. Nous ne citerons que les sources qui ont eu une influence directe dans notre propre façon de penser, à travers notre formation et nos lectures, ou qui nous sont actuellement utiles. Dans les années quarante, Ronald D. Fairbairn écrit que “la théorie classique de la libido devrait être transformée en une théorie du développement, basée essentiellement sur les relations d’objet. La plus grande limitation de la théorie actuelle de la libido, comme système explicatif, réside dans le fait qu’elle confère le statut d’attitudes libidinales à plusieurs manifestations qui ne sont que des techniques du moi, pour la régulation des relations d’objet”. [4] -Ce que Freud reconnaît explicitement à partir de 1926 (Inhibition, symptôme et angoisse)- [5] Et dans un article postérieur, Fairbairn affirme que “les pulsions doivent être considérées comme représentant simplement l’aspect dynamique des structures moïques.” [6] (Argument critique de l’exteriorité de la force).

Dans le prolongement direct de la pensée de Fairbairn se trouve Harry Guntrip, qui signale l’aspect biologisant de la théorie pulsionnelle freudienne. (Critique de l’enracinement biologique de la pulsion, que Jean Laplanche développera plus récemment).

Plus proches de notre formation psychanalytique, tout d’abord Enrique Pichon Rivière, à cause de son influence fondamentale dans la psychanalyse du Rio de la Plata, et aussi Jose Blejer, ont privilégie les relations objectales et interpersonnelles, la vie fantasmatique. En 1956, Blejer publia un article dans la Revista de Psicoanalisis [7] cosigné avec Pichon, dans lequel il considère que Freud, en prenant les concepts de force et mouvement de la physique mécaniciste de son époque, isola du contexte psychologique les forces agissantes en les nommant instincts ; lorsqu’il conçoit ces forces comme “autonomes et leur attribue, en dernier lieu, la genèse exclusive du comportement, la théorie des instincts se transforme, selon le propre Freud, en une mythologie”. (Critique qui signale la contradiction entre une théorie pulsionnelle et une théorie objectale ou structurale de la psyché).

Dans le même sens, Willy Baranger écrit vers la fin des années soixante une critique du “point de vue économique en psychanalyse, de Freud à Mélanie Klein”. A partir d’une analyse minutieuse des différentes étapes de la pensée freudienne, Baranger montre que “Freud, pendant qu’il découvre une science non quantitative (les aspects dynamico-structuraux de la théorie) et ouvre un domaine après l’autre à la connaissance de l’homme, doit lutter constamment contre l’impératif de la quantité (le principe quantitatif-énérgétique) qu’il maintient comme idée jusqu’à la fin, même si peu à peu il le videra de son contenu.” [8] Lorsqu’il se réfère aux commentaires de Laplanche et Pontalis sur "investissement" et "charge", Baranger attire l’attention sur l’hétérogénéité de notions auxquelles s’applique le même mot, comme l’investissement d’une représentation ou de la trace mnésique et l’investissement d’un objet. Le passage “de l’investissement d’un objet réel à l’investissement d’un objet imaginaire intrapsychique met bien en évidence une telle ambigüité” (Laplanche et Pontalis [9] ).

Daniel Widlöcher aussi pense que le concept de pulsion “vient masquer certaines questions fondamentales en leur apportant une solution purement verbale. Nous savons qu’il nous faut décrire l’évènement inconscient, selon le mode de fonctionnement propre au système inconscient, comme l’expression d’une intentionnalité qui lui est spécifique. (...)La théorie de la pulsion postule l’existence d’une énergie psychique qui viendrait animer la représentation et qui lui serait extérieure.” On trouve “un jeu de forces hypothétiques. Ces forces n’ont plus aucun rapport avec leurs représentants psychiques.” [10] La critique de Widlöcher vise aussi l’extériorité de la force, mais va plus loin et touche au problème majeur qui est sousjacent implicitement au malaise intellectuel dont naissent toutes les positions critiques : la perception des difficultés de “la projection du sens sur l’étendue de la matière”. [11]

Le statut épistémique de la pulsion

En général, quand nous parlons, nous disons quelque chose sur quelque chose. Le contenu propositionnel d’un énoncé a une fonction référentielle -de quoi parle-t-on ? ; il désigne un être ou un état de l’être (en réalité on désigne toujours un signe par un autre signe, on ne quitte jamais le processus sémiotique, historique. Mais ceci est un autre problème). Il a, aussi, une fonction prédicative : il décrit des caractéristiques ou des relations de ce qui est désigné.

Le mot pulsion désigne-t-il quelque chose ? Et comment cette chose entre-t-elle dans la clinique ?
Lorsque Freud prend le mot d’origine germanique Trieb et le privilégie dans l’usage au mot Instinkt, Trieb a déjà une longue tradition scientifique, romantique et littéraire. Ce qui importe dans ce concept (Nietzsche, par exemple, l’utilise dans ce sens) est qu’il renvoie à une dynamique et une énergétique naturelle, physique, matérielle . Dans l’oeuvre freudienne le mot Trieb (1905) est introduit par une référence à la biologie : “En biologie, on rend compte de l’existence des besoins sexuels... au moyen de l’hypothèse d’une ‘pulsion sexuelle’. “

Deux sources de difficultés apparaissent d’emblée, qui ne feront que s’accentuer avec le développement de la connaissance théorique. La première est la définition énergétique de la pulsion comme force constante qui a son “origine dans des sources d’excitation à l’intérieur de l’organisme” et qui se différencie en deux groupes de “pulsions originaires insécables” ; ces deux groupes pulsionnels sont le produit d’une énergie somatique, corporelle, et ne se différencient pas entre eux par des “qualités différentes” ; il suffit “d’admettre simplement que les pulsions son toutes semblables qualitativement et doivent leur effet uniquement aux quantités d’excitation”. C’est la différence des “sources pulsionnelles” seulement qui déterminera leurs “effets psychiques”. [12] Avant de poursuivre, nous voulons souligner que cette citation qui se réfère aux “quantités d’excitation” doit être complétée par la phrase “les quantités d’excitation qu’elles (les pulsions) portent”, ergo, les pulsions ne sont pas une quantité de force ou d’énergie, elles portent la quantité : les pulsions deviennent des entités et les entités vont accomplir une finalité, l’une au service de l’individu, l’autre au service de l’espèce.

La deuxième difficulté, difficulté majeure, est que tous ces “présupposés” doivent changer de registre et nous servir de guide dans “l’élaboration du monde des phénomènes psychologiques”. Et c’est au niveau de la psyché que les “objets” sont pris en considération. La source somatique de l’excitation “est représentée dans la vie psychique par la pulsion” et la pulsion “ne nous est connue, dans la vie psychique, que par ses buts.” [13] Mais le but est la satisfaction et ne dépend pas de l’ “objet”. La notion se soutient tant que le “but” et la “décharge” sont équivalents, ce qui dépend de l’assimilation du principe de plaisir au principe de constance (ou, d’un autre point de vue, de la réduction à zéro de l’excitation). Le principe économico-énergétique du plaisir ne sera plus soutenable -Freud le reconnaît de façon explicite, bien qu’avec des réticences- à partir de 1924. [14]

Dans un texte tardif Freud écrit : “La source est un état d’excitation dans le corporel, le but, l’abolition de cette excitation ; sur le trajet de la source au but, la pulsion devient psychiquement active. Nous la représentons comme un certain quantum d’énergie, qui pousse vers une direction déterminée. C’est de cette poussée qu’elle tient son nom de pulsion”. [15] Cette conception physicaliste et mécaniciste fait du psychisme un “appareil” nécessaire pour effectuer un travail. Un “appareil” est un assemblage de pièces, d’outils ou d’instruments propres à une opération, c’est-à-dire, un intermédiaire entre le sujet de l’action et l’acte.

Cet “appareil” est d’abord conçu comme un modèle analogique isomorphe au système nerveux, (en combinant la “notion fondamentale de quantité”, la théorie des neurones, le principe d’inertie, les barrières de contact et la décharge. Les affects et les états de désir impliquent la tension quantitative -l’investissement- sur un type de neurones. “Dans le cas des affects, il y a libération soudaine (de la tension) ; dans le cas des désirs, accumulation.” [16] ) Plus tard, le physicalisme neuro-psychologique est définitivement abandonné et changé par un modèle théorétique de la psyché (heuristico-fictif dirions nous), sur lequel sont transférés les concepts de base de quantité d’excitation, principe de constance, plaisir et décharge, plus une topique dans laquelle vont s’inscrire des représentations et des désirs. (Chap. VII de L’interprétation des rêves.)

L’ “endroit” où la pulsion devient psychiquement active (la Psyché), est irréductible à une description corporelle, physique ou biologique. Comme l’a écrit Freud dans L’inconscient : “L’activité psychique est liée à la fonction du cerveau (...) c’est là un résultat inébranlable de la recherche. (...) Mais ... tous les efforts pour penser les représentations comme emmagasinées dans des cellules nerveuses et pour faire voyager les excitations sur des fibres nerveuses ont radicalement échoué.” Et il ajoute : “... nos hypothèses ne peuvent prétendre d’abord avoir d’autre valeur que celle d’une représentation figurée.” [17]
La démarcation entre les deux modèles -l’un physicaliste, l’autre on pourrait dire mentaliste- est nette. Mais Freud ne se résigne pas à abandonner la métaphore analogique organiciste qui transporte l’illusion d’une connaissance intégrant le corporel, le biologique et le mental (“animique”), via la théorie de l’évolution des espèces et l’idée de la récapitulation et de l’hérédité des caractères acquis (d’après Haeckel,”l’ontogenèse est une récapitulation abrégée et imparfaite de la phylogenèse” ; selon Freud,”chaque individu reproduit en abrégé, au cours de son enfance, tout le développement de l’espèce humaine, la préhistoire phylogénétique.” [18] ).

Dans Le moi et la ça (1922), par exemple, Freud reprend de façon réaliste la description spatiale de la psyché : “la conscience est la surface de l’appareil animique” et elle fait partie, comme fonction, “d’un système qui, spatialement, est le premier en partant du monde extérieur. Spatialement, non seulement d’ailleurs dans le sens de la fonction, mais, cette fois, aussi dans le sens du découpage anatomique.” Et quelques pages plus loin nous trouvons le dessin, devenu classique, du ça, du moi et du refoulé, “dont les contours ne servent assurément qu’à la présentation et ne doivent prétendre à aucune interprétation particulière”, mais qui est suivi d’une phrase surprenante : "Ajoutons éventuellement que le moi porte une ‘calotte acoustique’ d’après le témoignage de l’anatomie cérébrale, seulement sur un côté.” [19]

Cependant, il faut garder présent à l’esprit que le modèle psychanalytique de la psyché est un modèle théorétique, heuristique, fictif, non réductible à un état du cerveau. Personne ne suppose que les instances de “l’appareil psychique”, ni dans la première ni dans la deuxième topique, n’ont une localisation corporelle, anatomique.

La Pulsion passe de l’un à l’autre modèle, ou plutôt, dans l’esprit de Freud, les deux modèles restent fermement ancrés dans le terrain corporel, biologique. Dans le biologique prend sa source la “charge énergétique, facteur de motricité”, force “qui attaque l’organisme de l’intérieur et le pousse à accomplir certaines actions” -dit le Vocabulaire de la psychanalyse-. En 1914, lorsque la première dualité pulsionnelle échoue, il nous est rappelé par Freud lui-même, que “toutes nos conceptions provisoires, en psychologie, devront un jour être placées sur la base de supports organiques.” Ce sont “des substances déterminées et des processus chimiques qui produisent les effets de la sexualité... Nous tenons compte de cette vraisemblance en remplaçant ces substances chimiques déterminées par des forces psychiques déterminées.” [20] (C’est nous qui soulignons).
Remplacer substances par forces n’est ni aussi simple ni aussi innocent que cela en a l’air. Substance et force, matière et forme. Dissocier la force de la matière mène -pour ne parler que du champ psychanalytique- à substantialiser la force (théorie pulsionnelle), et à matérialiser le signe (théorie de la préeminence du signifiant).

Force, mouvement et matière sont des concepts en discussion dès les origines de la science moderne. Il semblerait que le mot matérialiste apparaît pour la première fois en 1675 sous la plume de Boyle.
Robert Boyle soutenait qu’en philosophie naturelle, seulement les faits -cette variété de connaissances que l’on appelle les “faits” (matters of fact) -issus de l’expérience peuvent servir à une véritable connaissance, différente de l’opinion. La nature, croyait Boyle, ne pouvait rien faire par elle même ; elle était inanimée, “brute et stupide” ; elle ne devait pas être considérée comme un agent. Le mouvement n’appartient pas à la matière : aucune parcelle de matière, ainsi que la nature toute entière, n’est capable de bouger par elle même. La raison ultime de cette affirmation est d’ordre théologique, mais cela n’a pas empêché Boyle de construire la science expérimentale sur une base mécanique, ni de soutenir, dans ses travaux sur la pompe pneumatique, la réalité du “ressort (ou élasticité) de l’air”. Boyle voulait bannir de la nouvelle science expérimentale la conception vitaliste de la physique scholastique et ses fausses notions d’ “horror vacui”, “formes substantielles” ou “esprit de la nature”.

Thomas Hobbes (1588-1679), critique de Descartes ainsi que de Boyle, partageait avec ce dernier le rejet des “absurdités aristotéliciennes” telles que les “formes substantielles” ou les “substances immatérielles”. Hobbes pensait que l’âme n’a aucune existence séparée du corps et se méfiait de la tendance aux explications téléologiques des phénomènes physiques (La finalité de la pesanteur est la diminution de la distance au centre de la terre). Le Léviathan propose une philosophie de la nature matérialiste et moniste. [21]
Avec Newton, quelques années plus jeune que Boyle, la force motrice cesse d’être une entité extérieure pour devenir une grandeur calculable, identique à la pesanteur et déterminée par la masse et l’accélération. L’inertie -que Freud reprend dans l’Esquisse comme principe de l’inertie* des neurones et qui lui sera d’une grande aide dans la conceptualisation du contrôle de l’excitation interne à l’organisme - était nommée par Newton vis insita, c’est-à-dire force qui réside dans la matière.

La physique s’accomode bien du matérialisme mécaniciste mais la biologie, déjà avant d’être appelée ainsi, avait présentée de sérieuses résistances. Les notions de vie et d’animation étaient associées depuis des temps immémoriaux : âme, principe de vie, dit le Littré, ou principe immatériel de vie. L’étymologie du mot vient du sanscrit ana=respirer ; anima=souffle. Animal, être vivant. On peut observer chez les naturalistes un vieux penchant à percevoir les formes vivantes comme les produits d’un pouvoir plastique.

Adversaire des théories mécanicistes, Georg Ernst Stahl (1660-1743) qui developpa la notion du “phlogistique” de Becker, essaya d’expliquer l’activité de l’organisme humain par l’action d’une “âme inconsciente”, sorte de force vitale. Ce qui confère la vie, pensait-il, c’est-à-dire, le mouvement dirigé, finalisé, sans lequel la machine corporelle se décompose, c’est l’âme.

Au début du XIXème siècle le terme de biologie était utilisé pour la première fois en France par Lamarck qui considérait l’état de passivité comme le propre des corps bruts. Le premier “acte de vitalisation” a été l’effet de la chaleur, “cette âme matérielle des corps vivants” [22] .L’âme abandonne la “forme substantielle” ou “essence séparée” et devient matière.

A la même époque Cuvier, comme Bichat avant lui, parle de forces vitales, et c’est comme si, insidieusement l’idée de force poussait pour devenir indépendante et retourner à sa “forme substantielle” [23] ( quelle tendance démoniaque à la répétition, au niveau des idées !). “... la matière actuelle du corps vivant n’y sera bientôt plus, -écrit Cuvier dans l’Histoire du progrès des sciences naturelles  [24] - et cependant elle est dépositaire de la force qui contraindra la matière future à marcher dans le même sens qu’elle.”

Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, plus ou moins durant les premières années de la vie de Freud, Pasteur entretint une bruyante polémique avec Félix Pouchet sur la génération spontanée. Pouchet défendait l’idée d’une “force plastique” qui “rassemble dans un organe spécial (l’oeuf) les éléments primitifs de l’organisme.” L’hétérogénéité des formes vivantes suppose que “sous l’influence de forces...encore inexpliquées...il se produit, soit dans les animaux eux-mêmes, soit ailleurs, une manifestation plastique qui tend à grouper des molécules ; à leur imposer un mode spécial de vitalité dont il résulte enfin un nouvel être.” [25]

Chez les deux philosophes les plus proches de la pensée freudienne, -Schopenhauer et Nietzsche- l’idée d’une force obscure et inconsciente, agissante, porteuse d’une directionnalité, finalité ou “dessein” est un élément prégnant de la vision du monde qu’ils proposent. Lorsque Freud introduit la notion de ça, la référence à Groddeck, “qui ne se lasse pas de répéter (...) que nous sommes, pour nous servir de son expression, vécus par des forces inconnues, échappant à notre maîtrise”, est suivie d’une note qui fait de Nietzsche l’ inspirateur de cette forme grammaticale qui sert “à désigner ce qu’il y a d’impersonnel, de soumis aux nécessités naturelles dans notre être.” [26]

Chez Schopenhauer (1788-1860) “la force vitale emploie et utilise indubitablement les forces de la nature inorganique”, mais “au degré le plus bas, la volonté nous apparaît comme une poussée aveugle, comme un effort mystérieux et sourd, éloigné de toute conscience immédiate. (...) En tant que poussée aveugle et effort inconscient, elle se manifeste dans toute la nature inorganique, ...” Le monde était uniquement volonté, mais dans une phase postérieure il devient aussi représentation, objet du sujet connaissant. “Ici s’arrête l’infaillible sûreté de la volonté. L’animal est déjà exposé à l’illusion, à l’apparence.” [27]

Nietzsche (1844-1900) utilise à profusion les mots instinct et Trieb -avec des nuances que les traducteurs trouvent difficiles à transporter dans une autre langue-. Le Trieb est associé à une force oeuvrant souterrainement dans l’inconscient des peuples. La théorie dualiste des instincts, que Nieztsche formule en termes d’apollinien et de dyonisiaque, les fait surgir de la nature même (“qui jaillissent de la nature elle-même" [28] ) [29]

La formalisation de la “première théorie pulsionnelle” dans la Métapsychologie de 1915 [30] est postérieure à l’abandon du parallélisme neuro-psychologique, mais, même étant un modèle théorétique, il maintient, comme nous l’avons déjà dit, la métaphore analogique physicaliste de type mécaniciste fondée sur la quantité et le principe d’inertie, ce qui, sans abandonner le terrain biologique est l’expression d’un monisme matérialiste. Les deux phrases suivantes peuvent servir d’exemple à ce que nous venons d’affirmer : “Nous découvrons donc l’essence de la pulsion d’abord dans ses caractères principaux : origine dans des sources d’excitation à l’intérieur de l’organisme, manifestation comme force constante” et “les pulsions elles-mêmes, du moins pour une part, sont des sédimentations d’effets de l’excitation externe qui, au cours de la phylogenèse, ont agi sur la substance vivante et l’ont modifiée.” [31] La position anti-finaliste est perceptible mais on voit aussi qu’elle est difficile à tenir. Dans une note ajoutée à cette époque -1915- aux Trois essais sur la théorie sexuelle, à propos d’une impression perceptuelle qui “reste la voie par laquelle l’excitation libidinale est le plus fréquemment éveillée et la sélection naturelle compte sur la practicabilité de cette voie”, Freud éprouve le besoin de préciser : “si toutefois cette façon téléologique de voir les choses est recevable”. [32]
Après la reformulation théorique de la métapsychologie en 1920, rendue nécessaire par l’introduction du narcissisme comme il a été maintes fois signalé, le schéma mécaniciste et les précautions anti-téléologiques quittent le devant de la scène, et le vitalisme biologiste porté par l’autonomisation de la force fait une entrée remarquée.

Comme il arrive souvent, en devenant indépendante, la force acquiert explicitement intentionnalité ou finalité. Quelques phrases de l’Au delà du principe du plaisir suffiront à nous "raffraichir la mémoire" : "A un moment donné, une force dont nous ne pouvons avoir aucune représentation a révéillé dans la matière inanimée les propriétés de la vie. (...) Pendant longtemps, la substance vitale devait ainsi naître et renaître... pour arriver au but final, c’est-a-dire à la mort”. (pp.48 et 49) “Les instincts qui veillent aux destinées de ces organismes élémentaires ... forment le groupe des instincts sexuels.” (p.51) “Mais bien que la sexualité et les différences sexuelles n’existent certainement pas à l’origine de la vie, il n’en reste pas moins possible que les instincts qui, à une phase ultérieure, deviennent sexuels, aient existé dès le début...” (p.52) “En ce qui nous concerne, nous avons envisagé, non la substance vivante, mais les forces qui y sont à l’oeuvre...” (p.58). “Les forces qui poussent la vie vers la mort peuvent bien, chez eux aussi (les protozoaires où la mort naturelle se laisse ou non démontrer), être à l’oeuvre dès le début...” (p.62). [33]

Les pulsions, qui dans le psychisme étaient l’expression des excitations internes de l’organisme, sont devenues les suppôts de deux entités, de deux forces mythiques qui luttent entre elles depuis les origines des temps ; l’une, Eros, pour lier et maintenir la cohésion du vivant, l’autre, force de mort et destruction, pour séparer et emmener la matière au néant.

Entre l’activité sexuelle décrite dans les Trois essais et Eros, pulsion de vie, forme largement spéculative postulée dans l’Au delà du principe de plaisir, il n’y a pas que des différences de détail, il y a une opposition point par point, comme le fait remarquer Laplanche : dans le premier cas l’activité sexuelle “est auto-érotique, morcelée et morcelante, son seul but est la satisfaction par la voie la plus courte”, l’objet lui est contingent ; dans le deuxième cas, le but n’est plus la décharge mais une finalité précise, une action finalisée et dirigée, l’objet devient absolu, qualitatif, et il coincide avec le but.

Si on évaluait les ainsi nommées première et deuxième théorie pulsionnelle avec le critère de la causalité aristotélicienne on dirait que la première théorie privilégie la “cause efficiente” : elle est mécaniciste et positiviste ; la deuxième privilégie la “cause finale” : elle est finaliste et vitaliste. Sans oublier que malgré le changement de point de vue et de ton, Freud maintient le paradigme substantialiste de base.

Revenons à notre question initiale : que désigne le mot “pulsion” ? Evidemment, il désigne la notion de pulsion, tel que cette notion a été construite dans la théorie. Le référent de la pulsion est la représentation imaginaire que nous nous faisons de la pulsion.

Freud, conscient de la difficulté, sait que, si “le commencement de toute activité scientifique consiste plutôt dans la description de phénomènes”, la dite description ne peut éviter de contenir certaines idées abstraites “que l’on puise ici ou là”. De telles idées deviendront les concepts fondamentaux de la science et “on se met d’accord sur leur signification en multipliant les références au matériel de l’expérience, auquel elles semblent être empruntées mais qui, en réalité, leur est soumis.” [34] (C’est nous qui soulignons).

La Pulsion, comme toute idée générale, spéculative, dépend entièrement de l’ épistémè de son époque. Freud contribua de façon primordiale à décentrer, ou plutôt à démythifier, la place de l’homme dans le cosmos et à créer un nouvel épistémè post-Lumières en sciences humaines. Mais, pour le dire de façon allégorique, le découvreur d’un nouveau monde appartient nécessairement au vieux, et ne peut s’empêcher de travailler avec le matériel théorique fourni par son époque. La pulsion n’est pas un “observable” (sans entrer dans la discussion , pour le moment, de ce qui est un “observable” en clinique psychanalytique) ; elle est un artefact explicatif, inapproprié pour rendre compte de la dynamique sémantique inconsciente, impertinent au paradigme relationnel propre à une théorie de la Psyché. [35]

Les arguments critiques


Pourquoi la Pulsion est-elle un artefact inapproprié et non-pertinent dans une théorie psychanalytique du psychisme humain ? Nous formaliserons la critique autour de trois arguments majeurs : premièrement, l’hypostase de la force ; deuxièmement, l’extériorité de la force, et troisièmement les relations entre l’étendue et la signification.

Depuis son apparition sur la scène théorique freudienne la “pulsion” a une certaine tendance a être hypostasiée, à se convertir en une entité. [36]

Il arrive couramment aux philosophes et aux scientifiques, -pour paraphraser Malebranche-, qu’en observant, organisant ou pensant les choses d’une façon différente ils obtiennent des effets nouveaux et qu’ils imaginent aussitôt une entité nouvelle pour les produire.

On rend compte de l’envie de manger par une pulsion d’alimentation, et des besoins sexuels par “une pulsion sexuelle”. S’il y a une pulsion, il doit y avoir une force et une énergie, d’où il s’ensuit tout naturellement le désir de leur donner un nom, l’acte de nomination : la libido. Alors, elle, la libido, commence à faire des tas de choses, elle change d’objet sans gêne, elle était active et se transforme en passive, foncièrement sexuelle elle peut se désexualiser sans perdre son identité ; quant à sa source, elle peut la trouver dans différentes zones érogènes qui, justement, sont érogènes parce qu’elle est passée par là. Reflexions et observations “conduisent à attribuer à toutes les parties du corps et à tous les organes internes la qualité de zone érogène.” (Note de 1915 ajoutée aux Trois essais [37] ) Même si elle naît dans le corps d’une femme, elle est masculine parce qu’active, selon une loi supérieure. (“La libido est, de façon regulière et conforme à des lois, de nature masculine, qu’elle se manifeste chez l’homme ou chez la femme, et abstraction faite de son objet, que celui-ci soit l’homme ou bien la femme.” Ibid., p.161).

De plus, elle est une et composite. “Ce qu’on appelait la pulsion sexuelle, écrit Freud en 1922 (Théorie de la libido), était hautement composé et pouvait se dissocier de nouveau en ses pulsions partielles. (...) Les pulsions prises individuellement pouvaient demeurer indépendantes les unes des autres, (...) prendre la place les unes des autres, transférer les unes aux autres leur investissement libidinal, si bien que la satisfaction de l’une venait en lieu et place de la satisfaction de l’autre.” [38] Nous voulons attirer l’attention sur la séparation de la pulsion de sa charge énergétique : la “pulsion” continue-t-elle à être la pulsion sans l’investissement libidinal ? (Sans sa charge énergétique ?)

“Il est difficile de donner une définition satisfaisante de la libido”, disent Laplanche et Pontalis, mais il y a deux caracteristiques de la libido que Freud a toujours conservé : 1) Elle est toujours qualitativement sexuelle et en conflit avec un antagoniste . 2) Elle est aussi un élément “quantitativement variable permettant de mesurer les processus et les transformations dans le domaine de l’excitation sexuelle”. [39]

Dès l’origine, la théorie pulsionnelle est pensée comme un conflit entre couples contrariés, dualisme de forces qui s’affrontent dans le domaine psychique. Forces ou énergies qui sont vues, dans un premier temps comme faisant partie d’éléments du fonctionnement biologique qualitativement disparates, prenant appui sur le corps et servant aux grands besoins de la faim et du sexe, investissant le moi et les objets, pour se transformer plus tard en “êtres mythiques” en lutte éternelle, trans-corporels et trans-individuels, véritables principes commandant à une fin, arché et télos de la matière.

Hypostasiée, la Pulsion se charge d’une intentionnalité propre, intentionnalité qui est déjà présente dans l’usage pré-analytique de la notion de Trieb, et qui s’insinue, ne serait-ce que dans la “façon de parler”, depuis les premières formulations freudiennes du concept. La Pulsion cherche, désire, aspire à quelque chose. “(...) la pulsion sexuelle, laquelle ne fait en cela (l’extension de la sexualité à d’autres régions du corps) qu’annoncer son intention de se rendre maîtresse de l’objet sexuel dans toutes les directions.” [40] “(...) pulsions d’agression, dont le but est la destruction.” [41] “(...) une aspiration qui a pour but l’autodestruction.” [42]
La force et l’énergie, devenues entités, interviennent pour mettre en mouvement les structures, ou plutôt les contenus du psychisme. Séparer la force des contenus objectaux -ou d’un autre point de vue, propositionnels- de la psyché est l’une des conséquences malheureuses de la théorie pulsionnelle. Sous la plume de Fairbairn, “l’instinct” ou Trieb “n’est pas le stimulus de l’activité psychique mais il est lui-même une activité caractéristique d’une structure psychique. L’ “impulsion” (Trieb) n’est pas, pour ainsi dire, un coup- de-pied tombé du ciel sur un moi étonné (...) mais une structure psychique en action”. [43] Pour Fairbairn “une structure psychique dynamique" est l’internalisation d’une relation d’objet.

La “force poussante de la Pulsion” est d’habitude vue, alors, comme “attaquant”, ou venant investir, les structures psychiques -instances, traces mnésiques, représentations, fantasmes, objets (affects ?)- de l’extérieur de celles-ci. Mais de l’exterieur de quel système ? De “l’appareil” psychique ou des structures endopsychiques ? S’agit-il d’une force somatique ou d’une énergie psychique ? Normalement, un psychanalyste se tire d’affaire en disant “la pulsion est un concept limite” et s’en remet à Freud : “La pulsion est donc un des concepts de la démarcation entre le psychique et le somatique”. [44] Mais, à l’évidence, cela n’est pas la solution mais le problème.

Si nous restons au niveau du modèle biologico-analogique freudien, la continuité entre le soma et la psyché est postulée d’emblée ; cependant, cette continuité ne fait qu’accentuer les difficultés. La biologie et la physiologie du corps composent une connaissance intégrée dans un modèle existentiel (empirique), mesurable et expérimentable ; l’énergie parcourt le neurone comme éléctricité, il y a un potentiel d’action dans la membrane cellulaire et des peptides qui servent de neuromédiateurs. Personne n’a vu dans un système neuronal ni une image interne, ni une trace mnésique, ni une représentation, ni une douleur, ni une croyance. La psyché est un modèle heuristico-fictif, la pulsion, quoi qu’elle soit au niveau organique, doit être transformée en une autre sorte d’énergie qui ne serait pas physico-chimique, précisément en énergie psychique (quoi que ce soit l’énergie psychique). De surcroît, si cette énergie est qualitativement différenciable -ou libido/Eros, ou conservation/pulsion de mort- elle doit contenir quelque chose qu’identifie un type d’énergie psychique par rapport à un autre type d’énergie psychique. En d’autres termes, dans le psychisme la pulsion se présente-t-elle, ou se fait-elle représenter ? Selon les citations de Pulsions et destin de pulsions que nous avons faites au début de cet article, elle se présente par elle-même comme “quantité d’excitation” ( et peut-être “comme fonctions de cette quantité” -périodicité, rythme ?-). Selon L’inconscient la pulsion doit être représentée ; une espèce de mandataire ou de délégué doit être envoyé au psychisme pour qu’elle devienne active : “Si la pulsion n’était pas attachée à une représentation ou n’apparaissait pas sous la forme d’état d’affect, nous ne pourrions rien savoir d’elle.”

Arrivés à ce point de la reflexion, on devrait s’ apercevoir que la théorie des pulsions risque de nous faire tomber dans le piège d’un tour de passe-passe : l’énergie psychique est métaphorique, elle n’est pas du même ordre que l’énergie physico-chimique, et la représentation , n’est pas sensation, ni “percept”, elle n’est pas une impression sensorielle, elle est une organisation de sens, elle a une signification intentionnelle. Freud, à propos de l’homme aux loups et du petit Hans précise que la “motion pulsionnelle refoulée dans ces phobies est une motion hostile au père” [45] : c’est-à-dire, ce qui est refoulé est un sentiment d’hostilité du sujet à l’égard de son père, la pulsion refoulée a un contenu propositionnel. Entre les deux modèles, biologique et psychique (un fragment de res extensa articulé non spatialement à un fragment de res cogitans, dirait Rorty) il y a inconmensurabilité.

Si, dans un autre schéma, nous utilisons la motion pulsionnelle comme une façon de parler du mouvement ou de la dynamique des objets internes, ou du fantasme, il n’y aura pas de différence entre pulsion et désir.
Dans le passage d’un modèle physicaliste à un modèle mentaliste ce qui change fondamentalement est l’explication causale. Par exemple, si nous disons que Jean n’a pas envie de commencer une deuxième fois le jeu de l’amour, nous pouvons donner comme explication la libération massive d’endorphine après le coït, responsable de l’inhibition temporaire de certaines cellules de l’hypothalamus ; nous pouvons dire aussi que c’est un comportement habituel chez Jean du à une faiblesse constitutionnelle ou acquise de la libido ; ou bien, connaissant le contexte situationnel de la relation de Jean et Marie (sa partenaire sexuelle à cette occasion), et le fantasme inconscient que nous pouvons supposer présent à ce moment en fonction de l’histoire de Jean et de son récit, l’inhibition temporaire de Jean a une explication compréhensible. (Ce qui est, de surcroit, psychanalytiquement interprétable).
Dans le premier cas nous avons une explication causale de type physicaliste en raison de laquelle ce qui a lieu dans un niveau (évenements mentaux ou interactionnels) est expliqué par des éléments physiques (événements physiologiques) ; dans le deuxième cas nous avons une explication causale magique car nous ne connaissons rien des relations que nous postulons ; dans le troisième cas nous avons une explication relationnelle dans laquelle la relation causale est interne au niveau intentionnel, ou de signification, propre à la psyché humaine. Si dans cette troisième forme d’explication nous introduisons le concept de force, -si nous introduisons la force dans un scénario significatif-, elle sera l’expression des relations qui ont lieu dans ce même scénario, et non pas leur cause. [46]

Tout ce qui est nature, physis, étendue, doit être reconstruit par un travail de signification, de “mise en sens”, et de “mise en scène”. La “représentation”, différenciée, comme le fait Freud, de la perception, est une façon de signifier quelque chose du monde. Le phantasme, l’image in absentia de l’objet sensible, dans la mesure où il est articulable avec le renvoi d’une chose à une autre chose, d’un signe à un autre signe, est la clé du passage du “plaisir d’organe” au “plaisir de représentation”, et par conséquent la clé de la constitution de la psyché. Tout ce qui est intentionnalité, signification, sémantisme, exige une médiation symbolique. La singularité de “la chose” ne possède pas une signification propre, immanente : elle l’acquiert par son inclusion dans une unité de signification, dans un système signitif, et le signe est une relation triadique. Le tiers symbolique, la structure trine du signe est irréductible à la paire, à une relation duelle. Comme le dit Peirce “on ne peut pas analyser une triade en dyades”. L’action physique, naturelle, l’action de la matière “brute” s’exerce dans sa singularité unique ici et maintenant, elle est analysable avec la catégorie de la secondéité. La tiercéité est la catégorie de la pensée médiatrice, de la signification.

Mais revenons à la pulsion. Après les remaniements théoriques de 1924 et 1926, le modèle énergétique s’est vidé de sa substance mécaniciste. “Je me suis même cru autorisé à dire -écrit Freud en 1932- que cette libido insatisfaite (la libido détournée de son utilisation sexuelle) se transformait directement en angoisse.” Mais il faut reconnaître que “ce n’est pas le refoulement qui crée l’angoisse, c’est l’angoisse qui est là la première, c’est l’angoisse qui fait le refoulement.” Quand le garçon, face à une “revendication de sa libido” , dans l’amour qu’il ressent pour sa mère, éprouve de l’angoisse, c’est parce qu’il pressent un danger : “le châtiment de la castration, la perte de son membre.”

Regardons attentivement ce qui suit : “une situation pulsionnelle redoutée remonte, au fond, à une situation de danger extérieur.” Le “moi remarque que la satisfaction d’une revendication pulsionnelle émergente susciterait une des situations de danger dont il se souvient bien.” Il faut donc que l’investissement pulsionnel soit réprimé, aboli. “Le moi s’aide alors par une technique qui est au fond identique à celle de la pensée normale.” (...) “Le moi anticipe donc la satisfaction...” “Ainsi est mis en jeu l’automatisme du principe de plaisir-déplaisir qui accomplit alors le refoulement de la motion pulsionnelle dangereuse.” [47] (C’est nous qui soulignons).

L’inversion opérée par rapport aux premières postulations énergétiques est frappante. La mécanique de la matière est au service d’une situation interactionnelle, sociale -l’interdiction de l’inceste- pensée comme dangeureuse. Ce qui déclenche l’automatisme du principe de plaisir (constance) est une “idée”, un fantasme, un souvenir : la signification d’un fantasme infantile ancré phylogénétiquement dans un événement réel.

Un autre exemple, -parmi ceux qui ne sont pas susceptibles d’être traduits en termes de force-, nous le prenons des phases de l’organisation libidinale, c’est-à-dire des relations qui s’établissent entre les objets et les zones orale, anale et urétrale, tel que Freud les décrit dans le résumé théorique de la XXXIIème Conférence.

Parmi les objets qui peuvent être donnés en cadeau par le nourrisson, le premier est sa propre ordure, ses excréments. Méprisés “par le sujet” dans un premier temps, ils changent après de “signification” ( en réalité de valeur), et une série d’analogies entre argent, enfant, pénis (détachable), mamelon , apparaissent. “Il est impossible de se retrouver dans les fantasmes, les idées subites influencées par l’inconscient et dans le langage symptomatique de l’individu, si on ne connaît pas ces relations situées dans les profondeurs.” [48] Evidemment toutes ces “choses” différentes n’ont de rapport entre elles ni par la forme, ni par la couleur, ni par l’odeur, mais par le sens, par la signification. Bien que cadeau soit mis parmi les équivalences sur la même ligne que les objets (ordure ?, en réalité excrément, -argent-cadeau-enfant-pénis-), donner en cadeau est une action et l’exemple par excelence de la relation trine, ou triadique, qui ne peut pas être décomposé en dyades. Donner un cadeau, (comme “louer” le vagin au rectum), est une action intentionnelle, qui ne peut pas être analysée en termes de force ou d’énergie, mais, seulement, en termes de signification. Dans cette dimension de la psyché la théorie ne peut être construite qu’en termes de la dynamique intentionnelle inconsciente d’une scène phantasmatique.

Freud est pleinement conscient de ces difficultés puisque chaque réference globale à la théorie des pulsions et à son fondement biologique est entourée de précautionneuses considérations sur l’incertitude d’une telle démarche, le peu que l’on sait dans ce domaine, la nécessité , dans le futur, de supplanter ces réflexions par des connaissances physiologiques. Nous pensons que, outre les difficultés propres à toute théorie qui essaie de rendre compte de l’articulation entre “états du cerveau” ou du corps et les actions humaines compréhensibles, qui “ont sens”, il y a dans la démarche freudienne deux “obstacles” issus de l’épistémè de son époque.

Le premier est l’utilisation d’un paradigme substantialiste-mécaniciste pour rendre compte de l’intentionnalité , de la relation d’objet, du fantasme, des rapports historico-sociaux, triadiques, aussi bien externes qu’intériorisés, dans leur dimension inconsciente.

Le deuxième est que le schéma de l’"appareil psychique” est construit sur le modèle perceptualiste-associationniste, (représentatif/cartésien), devant rendre compte de “l’observable” d’un acte discursif, dans sa dimension interactionnelle (contexte transféro-contre-transférentiel), référentiel et historique (clinique psychanalytique).

Etant donné que la Pulsion, “inobservable” dans la clinique, est une entité théorétique, cette notion transporte des postulats et des “lois” d’un champ hétérogène et impertinent au sémantisme de la psyché. Persister dans l’emploi d’énergies et de forces en tant qu’entités explicatives produit de multiples effets négatifs, parmi lesquels l’un est l’illusion de croire qu’on comprend quelque chose quand on utilise le terme de “pulsion”, l’autre, en fait le plus grave, est celui d’amarrer solidement la psychanalyse à un passé révolu.

Eduardo Colombo

Note sur les concepts de la physique.

Il faut prendre en considération que, d’une façon assez particulière, dans certains cas Freud utilise les concepts de la physique et de la mécanique en leur imprimant une “torsion” qui accroît les difficultés de compréhension d’une explication “économique” du psychisme.
Par exemple, le concept d’inertie, comme on sait, est à l’origine de la décomposition du mouvement effectuée par Galilée. Le mouvement qui est “comme nul”, le mouvement uniforme, n’a pas de moteur pour durer. Galillée constate “qu’un degré de vitesse une fois communiqué à un mobile s’imprimera de façon indélébile du seul fait de sa nature, et pourvu que soient supprimées les causes extérieures d’accélération ou de ralentissement.” Ce qui deviendra plus tard la première loi de Newton, ou “loi d’inertie” : “Tout corps persévère dans l’état de repos et de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui et ne le contraigne à changer d’état.” Ce qu’on a appris au Lycée.
Cependent, lorsque Freud postule le principe de l’inertie des neurones, il le définit comme la tendance fondamentale de la fonction neuronique “à se débarrasser des quantités (Q)”, se décharger, “et se maintenir par là en état de non-excitation.” (...)”En conséquence, le système neuronique se voit obligé de renoncer à sa tendance originelle à l’inertie, c’est-à-dire à sa tendance au niveau = 0. Il doit apprendre à supporter une quantité emmagasinée ... etc.”1
D’après cette définition de Freud, l’inertie n’est plus une propriété du “corps” ou du mobile, mais une fonction du système. (Nous n’entrerons pas dans la considération des efforts que le système doit faire pour apprendre à supporter une charge). Dans cet “univers”, le principe de Newton est un parent très éloigne.
Probablement, l’idée que Freud préténd expliquer est celle qui correspond à l’intuition du processus primaire, c’est-à-dire la libre circulation de “l’énergie” (en realité la libre circulation -selon une logique non ensembliste/identitaire- du sens ou de la signification - selon le déplacement et la condensation- ).
Et ici nous rencontrons une autre “torsion” de l’énergie physique. L’utilisation des mêmes mots donne l’illusion de passer sans heurts d’un domaine à l’autre : exemple, “énergie libre”.
Freud dit avoir pris de Breuer le concept de “deux états distincts de l’énergie d’investissement, un état toniquement lié et un état librement mobile, tendant à la décharge.”2 Mais Breuer reste dans les limites de la physique lorsqu’il différencie deux états de l’énergie mécanique, une “force potentielle” (qui ne s’exerce pas sur le moment) et une “force en acte” ou cinétique. Séparation conceptuelle qu’ Helmholtz (1821-1894) appelait “forces de tension” et “forces vives”, et que d’autres ont appelé “énergie potentielle” et “énergie actuelle”, ou “énergie statique” et “énergie cinétique” ; Breuer les nomme “énergie quiescent” (ou “tonique”) et “énergie cinétique”. En thermodynamique et en bioénergetique, l’énergie libre est tout autre chose et se réfère aux conversions ou transformations de l’énergie en énergie chimique, ou en chaleur, ou en électricité, ou en lumière, ou en travail, en rapport avec l’entropie. Energie libre d’Helmholtz et énergie libre (ou enthalpie) de Gibbs.
L’énergie libre et l’énergie liée de Freud sont des concepts sui generis qui correspondent exclusivement à sa propre conception de l’inconscient, et qui, débarrassés de leur connotation économique, analogique au système neuronal, s’accomodent sans grand distorsion, sous la dénomination de liaison et déliaison, aux relations sémantiques des contenus inconscients.

E. C.

Résumé - Le texte critique la notion de Pulsion aussi bien dans les premières formulations des Trois essais sur la théorie sexuelle et de la Métapsychologie que dans la recomposition théorique de 1920. En continuité avec les concepts élaborés dans l’Esquisse le premier modèle freudien de la psyché est conçu comme analogique-isomorfique au système nerveux (notion fondamentale de quantité, charge et décharge énergétique, trace mnésique, principe de constance assimilé au principe de plaisir). La notion de Pulsion fera le passage du biologique au mental. Dans la "deuxième topique" la Pulsion deviendra "vitaliste" et mythique.

Les critiques sont organisées autour de trois arguments majeurs : l’extériorité de la force qui met en mouvement les structures psychiques, l’hypostase de la force qui la transforme en une entité avec finalité intrinsèque, la non pertinence de l’explication pulsionnelle au niveau de la signification (explicitement de la signification ou intentionnalité inconsciente).

Étant donné que la Pulsion est une entité théorétique, cette notion transporte des postulats et des "lois" d’un champ hétérogène et impertinent au sémantisme de la psyché.

Mot-clés : Pulsion - force - hypostase - quantité - sémantisme - tiercéité.

[1] Peirce, Charles S. : Comment se fixe la croyance. (Novembre 1877). In : Textes anticartésiens. Editions Aubier, Paris, 1984, pp.271-274

[2] Bachelard Gaston : La formation de l’esprit scientifique. Vrin, Paris, 1980. p.14. Bachelard ajoute : “D’une manière bien visible, on peut reconnaître que l’idée scientifique trop familière se charge d’un concret psychologique trop lourd, qu’elle amasse trop d’analogies, d’images, de métaphores, et qu’elle perd peu à peu son vecteur d’abstraction, sa fine pointe abstraite.” p.15

[3] Green André : Pulsion. Encyclopaedia Universalis France, 1995.

[4] Fairbairn, W. Ronald D, : Psychoanalytic studies of the personality. Tavistock publications, Londres, 1952 (je cite de la version en castillan : Estudios psicoanaliticos de la personalidad. Hormé, Buenos Aires, 1962, p.44.) Éd. francaise : Éditions du Monde Interne, Paris, 1998, p. 32.

[5] Cf. par exemple : Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. Gallimard, Paris, 1984. XXXII Conf. p.122

[6] Fairbairn, R. : Op.cit., p.162. Éd. française : p. 178.

[7] Buenos Aires, Tomo XIII, N° 4

[8] Baranger,Willy : Problemas del campo psicoanalitico. Ed.Kargieman, Buenos Aires, 1969, p.16

[9] Vocabulaire de la psychanalyse. P.U.F., Paris, 1967, p.214

[10] Widlöcher, Daniel : Métapsychologie du sens. P.U.F., Paris 1986. p.44

[11] Widlöcher, D. : Lois-ponts et niveaux d’observation . In : Le cerveau et l’esprit. CNRS éditions, Paris, 1992. p.19

[12] Freud, Sigmund : Métapsychologie . Gallimard, Paris, 1968. pp.20-21

[13] Ibid.

[14] Par exemple, voir la référence au “rythme” (Le problème économique du masochisme. Oeuvres complètes. P.U.F., Paris, 1992. Vol.XVII, p.12) Mais en 1924, la référence “temporelle” liée à la qualité qui dans L’Esquisse de 1895 concernait seulement les sensations conscientes, devient fondamentale, et le caractère qualitatif s’étend jusqu’au principe de plaisir même. L’équivalence entre principe de constance et principe de plaisir disparaît.

[15] Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse . Op.cit., p.130

[16] Esquisse d’une psychologie scientifique. In : La naissance de la psychanalyse. P.U.F., Paris, 1979. p.339

[17] Métapsychologie. Op. cit., pp.78-79

[18] Introduction à la psychanalyse. 1915-1917. Payot, Paris, 1922-1961. p.184. Cf. Ritvo, Lucille B. : L’ascendant de Darwin sur Freud . Gallimard, Paris, 1992. p.152

[19] Oeuvres complètes. PUF, Paris, 1991. Vol. XVI , pp.263 et 269

[20] Pour introduire le narcissisme . PUF, Paris, 1969-1972. p.86

[21] Cf. par exemple le chapitre XLVI : Des ténèbres, du Léviathan. Ed. Sirey, Paris, 1971. p.683. Les positions respectives de Boyle et Hobbes sont traitées en détail dans le livre de Steven Shapin et Simon Schaffer : Léviathan et la pompe à air. Ed. La découverte, Paris, 1993 * Cf. : Note sur les concepts de la physique.

[22] Cité par Georges Canguilhem dans l’article Vie de l’Encyclopaedia Universalis, 1995. Vol. 23, 546.

[23] Pour contredire Voltaire qui notait dans son Dictionnaire Philosophique : “Les âmes des bêtes sont des formes substantielles, a dit Aristote, et, après Aristote, l’école arabe, et, après l’école arabe, l’école angélique, et, après l’école angélique, la Sorbonne, et, après la Sorbonne, personne au monde.” Art. : Bêtes.

[24] In Canguilhem, op. cit.

[25] Farley, John et Geison, Gerald L. : Le débat entre Pasteur et Pouchet : science, politique et génération spontanée au XIXème siècle en France. In : La science telle qu’elle se fait. Ed. La découverte, Paris, 1991, p.99

[26] Le Moi et le Ca. In Essais de Psychanalyse. P.B.Payot, Paris, 1972. p.192

[27] Schopenhauer, Arthur : Le monde comme volonté et comme représentation. PUF., Paris, 1966. Livre deuxième, p.27.

[28] Nietzsche, Friedrich : La naissance de la tragédie . Gallimard (folio), Paris, 1977. p.32

[29] Cf. le chapitre sur Instinct et pulsion dans Freud et Nietzsche de Paul-Laurent Assoun. PUF, Paris, 1980.

[30] Il est interessant de souligner que la tentative de systématisation de 1915 est inclue dans le modèle organiciste-énérgétique, sans tenir compte des notions qui le contredisent exposées, l’une dans Pour introduire le narcissisme (échec du premier dualisme pulsionnel) et l’autre écrite presque simultanément, dans Deuil et mélancolie ( la construction de l’objet interne).

[31] Métapsychologie. Op. cit. pp.15 et 17

[32] Gallimard, Paris, 1987. p.66.

[33] Essais de psychanalyse . P.B.Payot Paris, 1972

[34] Pulsion et destin des pulsions. In Métapsychologie. Op.cit.,p.12

[35] Dix sept ans après la Métapsychologie -Freud a alors 76 ans- la référence à la relation entre l’ “observation” et les “idées générales” présente dans la XXXIIè. Conférence a perdu de son tranchant : il appelle les idées abstraites notre conception et les définit comme des “représentations abstraites correctes” qui doivent être appliquées “à la matière brute de l’observation”. Mais la dichotomie fait/valeur doit être abandonnée après le dernier essai infructueux du positivisme logique. Comme dit Putnam : “le vocabulaire que l’on utilise pour décrire les phénomènes est ce qui découpe les phénomènes en ce que l’on appelle ensuite des objets.” Définitions. Ed. de l’éclat, Combas, 1992. p.57

[36] Le terme hypostase doit être compris dans son sens habituel péjoratif. Dans ce sens, l’hypostase désigne une entité, une abstraction, fictive mais substantifiée et posée comme existant dans la réalité. Le Vocabulaire de Lalande dit du verbe hypostasier : “transformer une relation logique en une substance, au sens ontologique de ce mot.”

[37] Trois essais sur la théorie sexuelle. Gallimard, Paris, 1987. p.108

[38] “Psychanalyse” et “Théorie de la libido”. In : Oeuvres Complètes. Op.cit., Vol.XVI, pp.205-206

[39] Trois essais sur la théorie sexuelle . Op.cit., p.158

[40] Ibid. p.61

[41] Nouvelles conférences. Op.cit., p.139

[42] Ibid., p. 142

[43] Cité par Harry Guntrip in : Estructura de la personalidad e interaccion humana. Paidos, Buenos Aires, 1965. p.252 (Original anglais édité par The Hogarth Press, Londres.)

[44] Trois essais. Op.cit., p.83

[45] Inhibition, symptôme et angoisse. PUF, Paris, 1951/1975. p.24.

[46] Je m’excuse de présenter aussi simplement les relations entre les “états cérébraux” et les “états mentaux”, ce qui suscite actuellement une discussion passionnante et complexe. Sur la causalité, dans cette problématique bien difficile, je donnerai la bibliographie suivante, qui contient des positions divergentes : l’article déjà cité de Widlöcher sur les Lois-ponts ; Pascal Engel : Causalité mentale et niveaux de causalité. In Revue Philosophique. PUF, 1995, N°1 ;John R. Searle : L’Intentionalité. Ed. de Minuit, Paris, 1985 ; Vincent Descombes : La denrée mentale. Ed. de Minuit, Paris, 1995 et Les institutions du sens, même éditeur, 1996.

[47] Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse. Op. cit. pp ; 118 et 122

[48] Ibid., pp. 136-137

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