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Le Congrès Anarchiste International d’Amsterdam (1907)
jeudi 7 mai 2009, par syrs

(14.365 c. notes comprisses)


« ... nous devons y aller enfin pour réagir énergiquement contre cet état d‘esprit détestable qui incline les syndicats à ne défendre que des intérêts particuliers. »
Errico Malatesta

Cette année 2007 qui vient de s’écouler, a vu passer un mois d’août, centième anniversaire du Congrès Anarchiste International d’Amsterdam.

Il avait été ressenti par ses organisateurs belges et hollandais comme une importante réunion internationale et il l’est devenu aussi dans la perspective historique. Outre la présence de militants qui ont marqué de leur action les luttes sociales tels Errico Malatesta, Emma Goldman, Rudolf Rocker, Luigi Fabbri, Christian Cornélissen, parmi d’autres, il faut, je crois, pour évaluer ce congrès, le placer dans le contexte de la première décennie du siècle dernier, période qui a connu la renaissance de l’organisation ouvrière révolutionnaire un peu partout.

La branche anti-autoritaire de la Première internationale avait poursuivie son action après le congrès manipulé de La Haye [1872] [1] avec un sort divers en différents pays d’Europe, mais toujours fortement persécutée, jusqu’à son dernier congrès à Vervier [le IXe, 1877]. Nonobstant, les groupes qui se réclament de l’AIT antiautoritaire continuent à se développer en France. [2] Divers congrès ouvriers régionaux se succèdent à partir de 1880 qui constatent la persistance de l’affrontement entre marxistes et anarchistes autour de la « représentation prolétarienne aux corps élus ». Les anarchistes veulent alors reconstruire l’AIT et appellent, à ce propos, au Congrès de Londres de 1881. [3] Cependant, en dehors d’une résolution « votée à une infime minorité » prévoyant la constitution d’un bureau international de renseignements, le congrès aboutit en réalité à la reconnaissance officielle de la propagande par le fait. Les organisations adhérentes à l’AIT devront, selon le vœu du congrès, propager par des actes l’idée révolutionnaire, et porter l’action sur le terrain de l’illégalité.

Ce Congrès ouvrira la période des attentats, et les années suivantes connaîtront une véritable méfiance parmi les anarchistes à l’égard de toute forme d’organisation et une certaine hostilité vis à vis des congrès eux-mêmes, « ces derniers vestiges du parlementarisme ».

Les socialistes autoritaires de leur côté organisent des congrès internationaux à Paris [1889], Bruxelles [1891 et Zürich [ 1893] donnant naissance à la IIe Internationale ; les anarchistes qui essaient d’y participer en tant que délégués d’organisations ouvrières sont en général rejetés, et Zürich demande leur exclusion définitive, ce qui sera fait pendant le Congrès de Londres de 1896 dans une atmosphère tendue. Les militants anarchistes les plus actifs se trouvent à Londres dans ce mois de juillet et tiennent des conférences et des meetings conjointement avec les socialistes anti-parlementaires en marge du congrès officiel. [4] La majorité voulait l’expulsion définitive des anarchistes et la résolution finalement adoptée est explicite, dans son deuxième point il est écrit que seules seraient invitées à l’avenir les « organisations purement corporatives qui, bien que ne faisant pas de politique militante, déclarent reconnaître la nécessité de l’action législative et parlementaire. En conséquence les anarchistes seront exclus. »

En général l’opinion des anarchistes, et en particulier celle de Malatesta, opinion à laquelle il resta toujours attaché, était qu’on devrait préserver l’unité économique et la solidarité de classe de l’organisation ouvrière et que vouloir imposer une définition politique « aboutirait à la désagrégation du mouvement et empêcherait le progrès » de la lutte économique du prolétariat. Ainsi, les sociaux-démocrates, en voulant imposer à tous la voie de la délégation politique et parlementaire, se trouvèrent accusés d’être des sectaires coupables de diviser les ouvriers, et leur congrès, en votant une telle résolution, ne pouvait être qu’un congrès réformiste, le congrès d’une secte.

L’exclusion des anarchistes, comme l’ont été les expulsions de 1872, sera le point de départ d’un nouvel essor du mouvement ouvrier anti-autoritaire et d’action directe à niveau international. En France, le développement de la Fédération des Bourses du travail propulsé par Pelloutier, et la fusion de celles-ci avec la CGT en 1902, vont donner aux anarchistes une position prépondérante. Leur action, sous la forme du syndicalisme révolutionnaire d’action directe défini en 1906, perdurera jusqu’à la guerre.

En Italie diverses grèves générales se produisent à Turin, Florence, Rome, pendant les années 1902 et 1903. Depuis quelque temps les journaux anarchistes comme l’Agitazione d’Ancone ou l’Avvenire de Messine prêchent la grève générale, sa valeur de solidarité, sa capacité de réveiller la conscience de la condition ouvrière et ses vertus pratiques de préparer à l’action pour « l’émancipation future ». Avanti !, le journal du parti socialiste, écrit en 1903 : « l’idée de la grève générale à l’intérieur d’une lutte économique est une idée qui appartient seulement aux méthodes et aux vues de l’anarchisme. » Dans cette ligne de l’autonomie de la classe ouvrière est créé en 1907 le Comitato di Azione Diretta, antécedent de l’ USI ( Unione Sindacale Italiana , 1912).

Francisco Ferrer publie à Barcelone dès 1901 le journal La Huelga General, et après l’échec des mouvements de ces années-là, une réorganisation rapide se met en marche jusqu’à la constitution de la Fédération locale « Solidaridad Obrera ». La répression sanglante de la Semaine tragique de 1909 radicalise l’organisation la laissant entre les mains des syndicalistes et des anarchistes, et le congrès de l‘année suivante verra la naissance de la Confédération nationale du travail (CNT).

La Fédération ouvrière argentine (FOA) est créée en 1901, la dissenssion entre socialistes et anarchistes sur les formes de la lutte économique, action directe ou parlementarisme, ammène l’année suivante à une scission qui voit la grande majorité des Sociétés de résistance (syndicats) pencher du côté anarchiste. En 1905 est votée par le Ve congrès de la Fédération ouvrière regionale argentine (FORA, continuation de la FOA) la recommendation du communisme anarchiste.

À la même période est fondé à Chicago l’Industrial Workers of the World (IWW, 1905). D’autres pays d’Amérique latine ou d’Europe, aussi bien le Chili ou l’Uruguay que l’Allemagne, connaissent, certains plus, d’autres moins, la même activité croissante des anarchistes dans le mouvement ouvrier. [5]

C’est dans ce contexte de fort développement des organisations révolutionnaires que va s’ouvrir le premier Congrès international anarchiste. Mais, ce n’était pas la première tentative, déjà les compagnons français avaient convoqué le Congrès ouvrier international à Paris en 1900, interdit au dernier moment par l’application des « lois scélérates ».

Cette fois-ci les délégués présents à Amsterdam étaient nombreux, entre 65 et 70 selon Rudolf Rocker, représentants des pays proches ou éloignés, des Etats-Unis et de la Russie, de la Bulgarie et de l’Argentine. Il manquait l’Espagne où le mouvement anarchiste était des plus puissants mais en proie à une violente répression après l’attentat de Mateo Morral contre le roi (1906).

Les premières séances publiques furent consacrées aux rapports sur l’état du mouvement anarchiste international et à la question de l’organisation. La huitième séance, tenue le 28 août, fut une réunion privée, sans public ni journalistes, destinée à la fondation de l’Internationale anarchiste. [6]

La séance suivante, tenue ce même mardi 28 au soir, aborde la question centrale du congrès : Syndicalisme et Anarchisme. Pierre Monatte est le premier rapporteur et dans la discussion qui a suivi Malatesta portera la contradiction. C’est ce débat qui donne encore aujourd’hui son éclat au Congrès d’Amsterdam. Et si nous avons insisté sur la situation du mouvement ouvrier révolutionnaire international, la raison est que sans lui les enjeux du débat n’auraient pas apparu aussi clairement. L’idée de l’unité économique de classe, unité née des conditions de l’exploitation capitaliste soufferte collectivement, était ancienne, présente déjà aux origines de la Première internationale et utilisée par les anarchistes, comme nous l’avons dit, contre les sociaux-démocrates à Londres en 1896, mais il y apparaît maintenant un problème qui restait implicite : l’adhésion des masses aux idées socialistes arrivera-t-elle naturellement par le seul fait de la lutte économique et du développement des rapports de production, ou est-il nécessaire aussi l’aspiration humaine à la liberté et le désir conscient de changer la société ? Quelle relation entre l’organisation ouvrière et le « projet révolutionnaire » ?

La position que défend Monatte et, dans la discussion, Benoît Brouchou comme d’ailleurs Dunois et tous les délégués anarchistes français est l’orientation prise par la CGT après le Congrès d’Amiens : le syndicalisme révolutionnaire.

Monatte est très clair, la CGT « prétend représenter seule la classe ouvrière ... elle entend demereur autonome. » Elle a ses méthodes de lutte : l’action directe, le boycottage, le sabotage, et la grève générale révolutionnaire, qui est le moyen de la transformation sociale. Mais, attention ! dit Monatte aux camarades non français, il y a un principe fondamental qui a permis d’amener la CGT à son degré de prospérité et d’influence (qu’elle avait à ce moment-là) et ce principe est : un seul syndicat par profession et par ville. Ce principe c’est la neutralisation politique du syndicat, lequel ne peut et ne doit être ni anarchiste, ni social-démocrate. « Au syndicat, les divergences d’opinion ... passent au second plan ; moyennant quoi, l’entente est possible. Dans la vie pratique, les intéréts priment les idées ». Comme l’a proclamé fièrement le Congrès d’Amiens, le syndicalisme se suffit à lui-même.

De tous les délégués aux Congrès d’Amsterdam, Malatesta était le seul à avoir appartenu à la Première internationale. Exilé à Londres depuis quelques années, il a 54 ans. La parole lui est donnée pour répondre à Monatte. « Un grand silence se fait dans la salle - nous pouvons lire dans le compte rendu publié par Delessalle en 1908 - dès les premier mots du vieux révolutionnaire, dont la rude et franche parole est unanimement aimée. » Il commence en disant qu’entre camarades il n’est pas nécessaire de réaffirmer son profond attachement à l’organisation et à l’action des travailleurs, mais Monatte est venu à la conclusion que « le syndicalisme était un moyen nécessaire et suffisant de révolution sociale. Monatte a déclaré que le syndicalisme se suffit à lui-même. Et voilà, selon moi, une doctrine radicalement fausse. »

La première distinction à établir est de bien comprendre que le mouvement ouvrier est un fait que personne ne peut ignorer, tandis que le syndicalisme est une doctrine, un système, et il faut éviter de les confondre. Le mouvement ouvrier organisé est un moyen important dans la lutte révolutionnaire et un terrain d’élection pour l’action anarchiste en raison de leur fonction même d’organiser des exploités et des opprimés.

Les syndicalistes tendent à faire du moyen une fin, à prendre la partie pour le tout. « Or, même s’il se corse de l’épithète bien inutile de révolutionnaire, le syndicalisme n’est et ne sera jamais qu’un mouvement légalitaire et conservateur, sans autre but accessible - et encore ! - que l’amélioration des conditions de travail. »

L’erreur de Monatte et de tous les syndicalistes révolutionnaires, provient - dit Malatesta - d’une conception trop simpliste de la lutte de classes. La concurrence existe à l’intérieur des classes, les intérêts corporatistes s’opposent souvent, et l’action syndicale même comporte des dangers et tend à transformer le militant en fonctionnaire du syndicat.

Les anarchistes doivent aller vers les syndicats pour les éveiller et les orienter vers la révolution sociale.
« Encore une fois, l’organisation ouvrière, la grève, la grève générale, l’action directe, le boycottage, le sabotage et l’insurrection armée elle-même, ce ne sont là que des moyens. L’anarchie est le but. »
Malatesta poursuit son discours alertant sur les illusions que peut susciter la grève générale. Dans ce court commentaire nous ne pouvons qu’inciter le lecteur à relire les pages de ce débat.

Le Congrès a continué ses déliberations et Monatte reproche à Malatesta ses « âpres critiques aux conceptions révolutionnaires nouvelles ». Monatte est jeune, il a 26 ans, et s’exclame : « je vous le déclare, notre anarchisme vaut le vôtre ».

Le copieux ordre du jour - anti-militarisme, religion, éducation intégrale, la révolution en Russie, littérature, etc - comme il était prévisible, ne fut pas entièrement traité. [7]

Nous connaissons l’histoire des luttes ouvrières et révolutionnaires après la guerre de 14 / 18, la révolution en Russie, les insurrections en Europe centrale, la révolution en Espagne et à nouveau la guerre. Et puis nous avons assisté à la constante évolution réformiste et de collaboration de classes du syndicalisme majoritaire.

Les anarchistes avaient réussi à mettre sur pied à nouveau l’AIT en 1922, mais le débat sur l’orientation révolutionnaire de l’organisation ouvrière n’était pas résolu. Malatesta et Fabbri, fidèles à leur conception opposée à une definition idéologique du syndicat, maintiennent une polémique pendant les années 20, avec la proposition du finalisme communiste-anarchiste de la FORA dans les pages du Supplément de La Protesta (Buenos Aires), de Pensiero e Volontà (Roma), d’Umanità Nova (Milano-Roma), et plus tard de El Productor (Barcelona).

Il ne faut pas oublier qu’en 1919 la CNT espagnole dans le Congrès de la Comédie « déclare que la finalité poursuivie par la Confédération Nationale du Travail est le Communisme Anarchiste. »

De toutes façons les relations socio-politiques entre la classe ouvrière, le projet révolutionnaire, et le mouvement social qui l’exprime, seront toujours un sujet de discussion, parce que à chaque période historique particulière les solutions stratégiques changeront en fonction du rapport des forces, et des éstimations subjectives dépendantes d’un imaginaire collectif qui dicte, à tort ou à raison, la distance supposée entre le présent et la rupture révolutionnaire.

Eduardo Colombo

[Publié in Courant alternatuf , N° 176, janvier 2008 ]

[1] Note. Le congrès de La Haye, entièrement manipulé par Marx pour imposer à l’Internationale la résolution de la conférence de Londres (« le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct »), est le V° congrès de l’AIT. Ce congrès, dont la majorité est circonstancielle, vote aussi l’expulsion de Bakounine et de Guillaume de l’Internationale. . La minorité du congrès de La Haye souscrit une déclaration de défense de l’autonomie des fedérations. Les fédérations jurassienne et espagnole, ainsi que des délégués d’autres fédérations, font partie de la minorité. La fedération italienne se refusa à envoyer des delegués à ce congrès. Les mois suivants, dans leurs respectifs congrès nationaux, les sections anglaise, belge et hollandaise de l’lnternationale rejetèrent les conclusions de La Haye et se rallièrent à la declaration de la minorité, laquelle devint ainsi la majorité de l’Association internationale des travailleurs. [Ie congrès, Genève 1866. IIe congrès, Laussane 1867. IIIe congrès, Bruxelles 1968. IVe congrès, Bâle 1869]

[2] Voir Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France. F. Maspero, Paris, 1975. Vol. I, p. 101

[3] Parmi les délégués venus de France se trouvent Louise Michel et Pouget, mais aussi Serreaux, l’agent secret du préfet de police Andrieux. Cf. Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France. Op. cit.. Vol. I, pp.113-114, et Jean Grave : Quarante ans de propagande anarchiste. Flammarion, Paris, 1973, p. 402.

[4] Sur le Congrès ouvrier socialiste international de Londres voir le chapitre de ce nom dans la monumentale œuvre des mémoires de Rudolf Rocker, vol. II En la Borrasca (Edition en langue espagnole : Tupac, Buenos Aires, 1949.) Y étaient présents : Elisée Reclus, Pierre Kropotkine, Errico Malatesta, Louise Michel, Domela Nieuwenhuis, Pietro Gori, Gustav Landauer, Christian Cornelissen, Amilcare Cipriani, Fernand Pelloutier, Paul Delesalle, Joseph Tortelier, etc

[5] Pour les informatios sur les divers mouvements cités voir : De l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. Editions CNT-RP / Nautilus, Paris, 2021.

[6] Postérieurement fut élu un Bureau de relations internationales composé par Errico Malatesta, Alexandre Shapiro, John Turner, Jean Wilquer et Rudolf Rocker. Siégant à Londres, il éditait un Bulletin international et entretenait des relations avec tous les pays européens, avec la Chine, le Japon, l’Afrique du Sud et l’Amérique latine. La préparation d’un nouveau congrès prevu à Londres en 1914 fut interompue par la guerre.

[7] Sur le Congrès Anarchiste International d’ Amsterdam voir : Anarchisme et syndicalisme. Nautilus / Editions du Monde libertaire Paris, 1997 (Contient le compte rendu des séances) ; Jean Maitron, le Mouvement anarchiste en France. Op. cit., Vol. I, p. 324

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