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SEXUALITÉ ET ÉROTISME
jeudi 7 mai 2009, par syrs
Théories sexuelles infantiles : théorie, phantasme et fantaisie inconsciente.

... j’avoue que mon imagination a toujours été sur cela au delà de mes moyens.
Sade. Les Cent Vingt Journées de Sodome. Huitième journée [J-J. Pauvert, Paris, 1967. Tome II, p. 57]

Introït

Sexualités, voluptés de la chair, appétits concupiscibles, exigences du corps. Les gens déréglés, nous pouvons le lire dans l’Éthique à Nicomaque, « ne cherchent que la jouissance, qui leur vient tout entière par le toucher, à la fois dans le boire et le manger, ainsi que dans ce qu’on nomme les plaisirs de l’amour ».1 De toute antiquité la luxuria et la gula seront habituellement accouplées comme intempérances du corps.

La société étant androcentrique, au moins depuis l’époque des premières codifications des lois dont nous avons connaissance (codes d’Ur-Nammu [2112-2095 av. J.-C.], Lipit-Ishtar [1934-1924 av. J.-C.], Hammurabi de Babylone [vers 1760 av. J.-C.]), et le pouvoir politique étant patriarcal, le christianisme n’a pas eu besoin d’inventer la répression de la sexualité, mais il a donné aux règles restrictives sa propre justification transcendante pour faire peser sur l’Occident pendant dix-huit siècles le “refus du plasir”.2 Le “sexe” normalisé dans l’institution du mariage - mal mineur pour réduire la concupiscence -, permettra à saint Jérôme [347-419] d’affirmer que : « Adultère est aussi l’amoureux trop ardent de sa femme. » La souillure du plaisir transforme l’amour conjugal en fornication.

Rebelle, l’Homme « devait être frappé d’un juste arrêt de mort »3. Corrompu par la désobéissance, « il dut souffrir en ses membres toutes les révoltes de la concupiscence et tendre ses mains aux liens de la mort. Coupable et puni, les êtres qui naissent de lui, il les engendre tributaires du péché et de la mort »4, écrit saint Augustin [354-430] dans La Cité de Dieu. La désobéissance réunit la “sexualité” et la mort dans l’imaginaire chrétien.

La sexualité humaine est-elle tributaire d’une loi, d’une convention d’interdiction, de quelque pacte primordial de renoncement ? Le pouvoir - le pouvoir de dominer - et la sexualité se rencontrent. Le désir, est-il “assujetti” à la volonté du Père, du Prince, de l’État ? Loi, sanction, menace (de castration ?), de quelle sexualité parlons-nous ? Une longue histoire sociale, institutionnelle, discursive construit la “sexualité”. Force obscure de la matière vivante qu’il faut canaliser, dompter, renoncer à satisfaire en la déviant de son but sexuel ? Ou bien phantasme, désir, représentation ? Sûrement les deux versants, biologique et mental ou intentionnel, du sexuel s’articulent. Mais, comment un système biologique peut-il avoir des proprietés sémantiques ?

L’épistémè de notre époque reconnaît à tort ou à raison une interdiction à l’origine de la culture. Lévi-Strauss place l’échange à la base des institutions sociales, mais l’interdit de l’inceste est le grand distributeur des effets de l’échange. Le lien de réciprocité qui fonde la relation globale de l’échange s’exprime dans le mariage, cependant ce n’est pas entre un homme et une femme que le lien s’établit, c’est « entre deux groupes d’hommes, et la femme y figure comme un des objets de l’échange, et non comme un des “partenaires” entre lesquels [il] a lieu » l’acte social. Parce que la situation initiale de tout échange « inclut les femmes au nombre des objets sur lesquels portent les transactions entre les hommes ».5

Pour Freud, la première phase de la culture, qui implique l’interdit du choix d’objet incestueux, constitue « peut-être la mutilation la plus tranchante que la vie amoureuse humaine ait subi au cours des temps ».6

La bande fraternelle s’est vu obligée, pour maintenir l’association, d’empêcher chacun de ses membres de faire ce que le père supprimé avait empêché autrefois. Ainsi, les frères, « s’ils voulaient vivre ensemble, n’avaient-ils qu’un seule parti à prendre » : instituer l’interdiction de l’inceste. Mais la conscience de leur culpabilité amène les fils à reconduire dans son pouvoir le père offensé en s’obligeant à une “obéissance rétrospective”. Rétabli dans ses droits, après avoir été renversé, le père « se venge cruellement de sa défaite de jadis et exerce une autorité que nul n’ose discuter. »7

Mythe fondateur dans une société androcentrique, la “loi du père” explique et justifie la normativité œdipienne de l’inconscient. « On dit que le prince est le père du peuple. Le père est l’autorité la plus ancienne, la première, il est pour l’enfant l’autorité unique. »8 Le complexe paternel transfère « le système patriarcal à l’État. »

Assurément, la philosophie politique du Pouvoir ne se réduit pas à la fonction symbolique du père, mais la société étant un ensemble institué de règles, de traditions, de mythes, de valeurs symboliques, l’imaginaire social reproduit dans l’alchimie de l’inconscient individuel les systèmes clef de son institution : la hiérarchie des sexes et l’obéissance aux normes établies.

Prise dans le champ de forces de l’institution du social-historique, la sexualité se construit comme telle, tout en participant, défonctionnalisée, à l’érotisation du monde.

Les cheminements de la sexualité

Dans les hautes montagnes de Yongning habitent les Na. « Jusqu’à nos jours, femmes et hommes de cette ethnie peuvent entretenir librement des relations sexuelles avec plusieurs partenaires, et en changer selon leur gré. »9 Sur la procréation les villageois racontent : « Il y a très longtemps, se placer sur le col de montagne en ouvrant le vagin afin que le vent y entre suffisait pour que les femmes soient enceintes. »10 Les hommes passent comme le vent... et c’est toujours difficile de suivre la trace de l’oiseau dans le ciel, du serpent sur le rocher et de l’homme dans la femme.

Le souvenir d’un patient, premier né, fils de médecin et médecin lui même, situait entre trois et six ans, entre la naissance d’un frère et celle d’une sœur, le souvenir [phantasme-théorie sexuelle] suivant : au moment de la naissance, la sage-femme, son père (le médecin) et sa mère - à l’époque les accouchements se faisaient à domicile - s’enfermaient dans une chambre en emportant avec eux une grande seringue (clystère ?). Condensation de la procréation et de l’accouchement, du vagin et de l’anus, de la pénétration et de l’expulsion.

Bachelard, dans la Psychanalyse du feu, cite la théorie sexuelle scientifique du docteur Pierre-Jean Fabre qui croyait que la semence « est une et semblable en toutes ses parties », mais dans la matrice elle se divise en deux : « Et c’est la partie de la semence qui se sera retirée du côté droit, comme étant la partie du corps la plus chaude et vigoureuse qui aura entretenu la force et la vigueur et chaleur de la semence, d’où sera sorti un mâle ; et l’autre partie pour s’être retirée du côté gauche, qui est la partie plus froide du corps humain, aura là reçu des qualités froides, qui auront de beaucoup diminué et amoindri la vigueur de la semence, et de là sera sortie la femelle, qui cependant en sa première source était toute mâle. »11 [Cette idée de la semence “une et semblable en toutes ses parties” a comme un air de famille avec la suivante : “La libido est, de façon regulière et conforme à des lois, de nature masculine, qu’elle se manifeste chez l’homme ou chez la femme ...” Voir : Trois essais sur la théorie sexuelle. p. 161]

Un mythe, un phantasme-théorie-sexuelle, une théorie scientifique, trois façons de connaître-expliquer le monde qui nouent entre elles, peut-être, un lien caché dans la dimension constitutive du mental. Dans quel sens peut-on dire que ces trois formes de la “connaissance” sont sexuelles ? Parce qu’elles parlent de sexe, de pénétration, de semence ? C’est-à-dire par son contenu sémantique ou propositionnel ? Ou parce que derrière elles se cache un désir sexuel infantile et refoulé, un phantasme érotisé ?

D’abord quelques mots sur le contenu propositionnel. « On pourrait croire que tout le monde s’accorde sur le sens qu’il faut attacher au mot “sexuel”. Avant tout, le sexuel n’est-il pas l’indécent, ce dont il ne faut pas parler ? », se demandait Freud en 1916, mais aujourd’hui, aux premiers jours du XXIe siècle, la sexualité - ou plutôt le discours sur la sexualité, la “mise en discours” du sexe - est devenue un lieu commun, public et banalisé. Seules les marges - un certain érotisme et la pornographie - restent “indécentes”, même si en faire référence n’est plus “interdit”. N’empêche que « le contenu de la notion de “sexuel” ne se laisse pas définir facilement ».12 La construction de cette notion qui lie l’émotion, le désir, l’accouplement, le plaisir et la reproduction, ainsi que la reconnaissance de la différence des sexes - du même et du différent -, accompagne l’humanité depuis l’hominisation et la fabrication de l’outil, à travers la construction d’un ordre social et d’un ordre symbolique (alliance, interdit, exogamie), jusqu’a nos jours.

La notion du “sexuel” au sens moderne est redevable à la longue histoire de sa construction, mais même les mots, si habituels pour nous, qui désignent son contenu sémantique sont récents. Dans la langue française le mot sexe est rare avant le XVIe siècle ; l’étymologie du mot latin, discutée, à été rapprochée de secare « couper, diviser ». Sexus désigne le « fait d’être mâle ou femelle » et va toujours accompagné des adjectifs virilis ou muliebris. L’adjectif sexuel-elle est un emprunt assez tardif (1742) au bas latin sexualis « du sexe féminin ». L’adjectif qualifie couramment ce qui concerne les différences et les comportements liés au sexe (1789). Sexualité désigne en biologie le caractère de ce qui est sexué (1838). Le mot a pris le sens courant de « vie sexuelle » à la fin du XIXe siècle : la sexualité.13 Mais c’est dans le premier quart du XXe siècle qu’avec la diffusion des théories psychanalytiques dans les sciences humaines, et par conséquent dans la culture générale, le concept de sexualité acquiert l’extension actuelle en désignant une série d’excitations et d’activités, présentes dès l’enfance, qui procurent un plaisir indépendant de l’exercice d’une fonction biologique et qui se retrouvent à titre de composantes, réunies ou isolées, dans le comportement érotique, conscient ou inconscient, dit normal, des êtres humains adultes.

Nous n’essayons pas avec le dernier paragraphe, une définition de la sexualité, seulement une approche descriptive de ce qui est compris comme sexuel par la plupart de nos contemporains “lettrés”. Il faut savoir « que tous les essais de définition font naître des difficultés »14, sans compter la tendance intrinsèque de toute définition à être un peu tautologique.

La construction de la notion psychanalytique de sexualité, son extension au- delà du désir sexuel adulte, de l’excitation des organes génitaux et des comportements liés à la copulation et à la reproduction (c’est-à-dire la reconnaissance d’un contenu sexuel à des formes du plaisir - ou de “souffrance” - non discernables dans les aphrodisia des Grecs, ni dans l’impudicitia des Romains, ni dans la mollities, ni dans la fornicatio chrétienne, ni même dans les arcanarum libidinum 15) a été une entreprise fondamentale pour la compréhension du psychisme humain.

Comment identifier un “désir sexuel” causalement pertinent dans des comportements aussi éloignés que le suçotement du nourrisson, la tendresse fraternelle ou amicale, l’obstination du chercheur, ou le plaisir éprouvé dans la résolution d’un problème mathématique ?

Pour y arriver, trois domaines de la vie mentale sont d’abord analysés par Freud : I. Les “aberrations sexuelles” qui ouvrent les Trois essais sur la théorie sexuelle [1905] et qui amènent à la conclusion suivante : « l’idée s’imposa à nous que la prédisposition aux perversions était la prédisposition originelle et universelle de la pulsion sexuelle humaine, à partir de laquelle le comportement sexuel normal se développait ».16 II. La névrose hystérique : « C’est précisément grâce à la symptomatologie de l’hystérie que nous sommes arrivé à la conception d’après laquelle tous les organes du corps, en plus de leur fonction normale, joueraient aussi un rôle sexuel, érogène, qui devient parfois dominant au point de troubler le fonctionnement normal. »17 III. La sexualité infantile : « L’acte qui consiste à sucer le sein maternel devient le point de départ de toute la vie sexuelle [...] C’est ainsi que le sein maternel forme le premier objet de l’instinct sexuel ; et je ne saurais vous donner une idée assez exacte de l’importance de ce premier objet pour toute recherche ultérieure d’objets sexuels, de l’influence profonde qu’il exerce, dans toutes ses transformations et substitutions, jusque dans les domaines les plus éloignés de notre vie psychique. »18

Freud écrit dans un texte de 1922 qu’« il fallut élargir le concept du sexuel jusqu’à ce qu’il englobe plus que la tendance à l’union des deux sexes dans l’acte sexuel ou à la provocation de sensations de plaisir déterminées au niveau des organes génitaux. »19 Et il ajoute, quelques lignes plus loin, qu’avoir reconnu « l’erreur de surestimer largement la séduction comme source des manifestations sexuelles enfantines » lui a permis de voir « le rôle extraordinairement grand, dans la vie d’âme des névrosés, de l’activité de fantaisie [l’activité phantasmatique ] ».20 (Je fais remarquer que reconnaître l’erreur d’avoir surestimé le rôle de la séduction ne signifie pas nier l’existence de la séduction ; reconnaître l’erreur signifie seulement mettre en relief l’importance du scénario phantasmatique. )

Mais, pour pouvoir élargir la notion du sexuel, Freud devait vaincre les difficultés intrinsèques à la« doctrine des pulsions » qui l’obligeait à « chercher dans le biologique un étayage. »21

Nous ne nous occuperons pas ici des remaniements théoriques des pulsions postérieurs à 1920, qui, après l’introduction du narcissisme, et après la faillite de la dualité « pulsions d’auto-conservation (sur le modèle de la faim) - pulsions sexuelles », amenèrent Freud à l’abandon du “mecanicisme” matérialiste-biologiste, pour arriver à la position “vitalista”, finaliste, des « pulsions sexuelles ou de vie, libidinales, regroupées au mieux en tant qu’Eros »22, opposées aux pulsions de mort. Nous en resterons aux difficultés d’origine de l’extension du sexuel.

L’élaboration du concept de libido a fourni le lien nécessaire pour unifier, - derrière les formes disparates des contenus sémantiques et des affects et comportements - cette sexualité “défonctionnalisée”23 propre à l’homme.

La libido est une quantité d’énergie qualitativement sexuelle postulée par Freud comme substrat des transformations de la pulsion sexuelle qui peut changer son objet, son but, et sa source tout en restant elle-même. La notion de libido introduit un léger décalage entre “l’être” de la pulsion et “son” énergie, elle acquiert une certaine indépendance sémantique, et c’est elle qui maintient l’identité ou plutôt l’ipséité24 de la pulsion sexuelle.

« En tant que la pulsion sexuelle se situe à la limite somato-psychique, la libido en désigne l’aspect psychique », pouvons-nous lire dans le Vocabulaire de Laplanche et Pontalis. Sous la plume de Freud le mot libido est utilisé originairement (dans le Manuscrit E, sans date, mais situé en juin 1894) dans le sens de désir ou d’affect psychique ; il y écrit : « une tension sexuelle physique, portée au-dessus d’un certain degré suscite de la libido psychique, qui alors prépare le coït ».25 Probablement la caractérisation la plus large de libido - et par conséquent de l’extension de la sexualité - nous pouvons la lire dans Psychologie des masses et analyse du moi [1921] : « Libido est une expression provenant de la doctrine de l’affectivité. Nous appelons ainsi l’énergie, considérée comme grandeur quantitative - quoique pour l’instant non mesurable - de ces pulsions qui ont à faire avec tout ce que l’on peut regrouper en tant qu’amour. » Le noyau est « l’amour entre les sexes avec pour but l’union sexuée. » Mais nous n’en séparons pas l’amour de soi, « l’amour pour les parents et pour l’enfant, l’amitié et l’amour pour les hommes en général, pas plus que le dévouement à des objets concrets et à des idées abstraites. » Toutes ces tendances « sont l’expression des mêmes motions pulsionnelles qui, entre les sexes, poussent à l’union sexuée, dans d’autres circonstances sont certes écartées de ce but sexuel ou empêchées d’atteindre celui-ci, mais en conservant pas moins assez de leur essence originelle pour maintenir reconnaissable leur identité (sacrifice de soi, tendance au rapprochement). »26

L’année suivante, 1922, dans un article pour une “encyclopédie de la sexologie humaine” déjà cité, Freud rappelle l’abandon de l’ancienne opposition entre les pulsions qui servent à l’obtention du plaisir sexuel et les autres qui ont pour but l’auto-conservation de l’individu. Au départ il y avait un couple contrarié : d’un côté “l’amour”, de l’autre “la faim”. Mais, chemin faisant, il a fallu reconnaître que les “appétits concupiscibles” finissent par se réconcilier dans leur substrat “énergétique” : « les pulsions d’auto-conservation étaient aussi de nature libidinale. » Et la libido des pulsions d’auto-conservation va s’appeller libido narcissique.27

Cependant, la nécessité du conflit comme source et raison de la dynamique mentale demeure, et la sexualisation des tendances du moi déplacera le conflit vers d’autres niveaux, par exemple, l’antagonisme postulé entre le moi, en tant qu’être individuel et indépendant, et le moi considéré comme membre d’une série de générations. Un tel conflit est né des conditions créées dans la vie de l’homme par « le développement excessif de sa libido [et] la richesse et la variété de sa vie psychique qui en sont la conséquence ».28 Privilège de l’homme, il l’expose à la névrose et l’éloigne de la bête, contrairement à ce que pensait Aristote.

On a pu imaginer alors que le narcissisme était l’état originaire (de la psyché, du corps, du moi ?) d’où l’amour des objets sortait ultérieurement et que nombre des tendances sexuelles recevaient d’abord une satisfaction auto-érotique (an-objectale).

Nous trouvons ici un exemple, parmi d’autres, de la source des faux problèmes et des erreurs où conduit la théorie pulsionelle : en postulant la libido comme entité explicative [ causale ] qui va investir ou se retirer des objets, en séparant la force ou l’énérgie des contenus sémantiques ou intentionnels de la psyché, en dotant l’énérgie sexuelle [la libido] d’une activité autonome, on se voit obligé à une traduction constante entre termes catégoriels différents ; on comprend [c’est-à-dire on signifie] par de termes [signes] du niveau mental, triadique, et on explique la relation d’objet [intentionnelle], par la causalité physique, non intentionnelle, dyadique.

« L’obstacle principal à une réduction du domaine de l’intentionnel au domaine de la physique - signale Engel dans une présentation du monisme anomal de Davidson - est le caractère “holistique” de la signification et du mental, c’est-à-dire le fait que les contenus de signification, comme les contenus d’attitudes propositionnelles, ne puissent pas être déterminés isolément, mais doivent l’être par rapport à un ensemble de phrases ou d’attitudes dont ils sont indissociables. »29

La tentation de réduire en dernière instance le domaine mental au biologique est bien marquée chez Freud à l’époque des Trois essais [1905] qui reprend bon nombre des idées contenues dans l’Esquisse. La sexualité infantile, dès ses premières manifestations à l’époque du suçotement voluptueux du nourrisson, « ne connaît encore aucun objet sexuel »30, la « pulsion sexuelle infantile ne manifeste de prime abord aucun besoin »31 d’objet sexuel, ce sont des phrases qui montrent que la sexualité est conçue d’abord comme excitation et non comme désir. Mais, déjà dans l’Esquisse [1895], la nécessité absolue de l’autre rompait le solipsisme somatique. Une excitation dans le corps propre, « une modification interne (manifestations émotives, cris, innervations musculaires) » ne peut se trouver supprimée que par une intervention extérieure « (par exemple apport de nourriture, proximité de l’objet sexuel) » qui effectue l’action spécifique nécessaire. L’organisme humain, à ses stades précoces, est incapable de provoquer cette action spécifique sans la présence active de l’autre. Il se constitue ainsi un frayage - une relation d’objet, sémantique ou intentionnelle, dirons-nous - qui acquiert une « fonction secondaire d’une extrême importance : celle de la compréhension mutuelle. » La personne secourable qui « a exécuté pour l’être impuissant l’action spécifique nécessaire »32, qui a permis l’expérience de la satisfaction, est aussi « l’objet désiré ».33 Toute la problématique du mental, de la “survenance” du mental, se trouve dans ce passage de l’excitation somatique - émotions, affects - au désir, c’est-à-dire à la préfiguration mentale (consciente ou inconsciente) du comportement finalisé qui ne peut pas se constituer - pour les “néanthropiens” que nous sommes - sans l’action (intentionnelle) de l’alter.

Pour le moment restons à Freud et gardons encore à l’esprit deux ou trois idées capitales des Trois essais. Premièrement, la satisfaction (le plaisir) vient de « la stimulation appropriée de la zone érogène qui a été choisie d’une manière ou d’une autre »34 et qui a été constituée comme érogène par une expérience de satisfaction. Avec les mots de Freud : « Cette satisfaction (produite par la stimulation de la zone érogène) doit avoir été vécue auparavant pour laisser derrière elle le besoin de sa répétition. »35 Et n’importe quelle partie du corps peut devenir une zone érogène.

Autre idée importante est celle de « l’étayage de la sexualité sur d’autres fonctions du corps. » A l’origine la satisfaction sexuelle se confond, dans la tétée du sein, avec le besoin de nutrition, bientôt le besoin de répétition de la satisfaction sexuelle se sépare de la fonction corporelle, mais, existe-t-il un amour objectal primaire ou c’est seulement sur l’objet nourricier qui va se developper une sexualité endogène ?

Et enfin, ce gain annexe de plaisir, ce plus non réductible à la disparition du besoin, cette prime de plaisir représentant un mode de satisfaction qui échappe à la fonction somatique et à la fixité de l’objet, fixité qui correspond génétiquement à la fonction. Plus tard quand « les processus pubertaires établissent le primat des zones génitales », quand le temps de latence est dépassé et l’amnésie infantile installée, le choix de l’objet sexuel rétablit le rapport originel à l’objet et au bonheur perdu.36

Sur ce modèle endogène, qui est celui de Freud, se construit le malentendu sur la nature de la sexualité infantile signalé par Widlöcher. Si ladite sexualité infantile n’était que l’esquisse prématurée et génétiquement programmée de la sexualité génitale on ne comprend pas pourquoi elle persisterait dans la vie adulte comme structure phantasmatique active.

Mais la sexualité infantile manifeste déjà un premier choix d’objet dégagé de son étayage originel sur les fonctions du corps. Ce sera, selon Freud, la première floraison de la sexualité, suivie par la période de latence qui entraînera l’atténuation des buts sexuels et donnera lieu à l’apparition d’un courant tendre, inhibé quant au but sexuel direct mais sans l’abandonner. L’importance de ce moment de la vie sexuelle réside dans le fait que « les résultats du choix d’objet infantile réagissent sur la période ultérieure ; ils sont soit conservés tels quels, soit ravivés à l’époque même de la puberté. »37

La sexualité infantile devient ainsi un objet d’étude privilégié parce qu’elle gardera ses prérogatives [ses “fueros”] (c’est-à-dire que les phantasmes infantiles continueront à investir la sexualité adulte) et parce que l’acquisition de la parole va donner à l’enfant la capacité de “théoriser” sa propre expérience. La maîtrise du langage instaure le sujet à l’intérieur d’un système signitif collectif et historique, et c’est à partir de là que le petit enfant donnera un sens [une signification] à sa sexualité qui se constituera comme telle à partir de cette signification.

Les contenus cognitifs de la sexualité infantile varient sur une large échelle en relation avec le contexte situationnel et culturel qui peut stimuler la “soif de savoir” de chaque petit enfant ; soif de savoir “sexuel”, parce que nous savons que « si l’intention de l’éducateur est d’étouffer le plus tôt possible toute tentative de l’enfant de penser indépendamment... rien ne l’y aidera mieux que de l’égarer sur le plan sexuel et de l’intimider dans le domaine religieux. »38

Dans la période qui s’écoule entre les textes de 1907 : Les explications sexuelles données aux enfants, de 1908 : Les théories sexuelles infantiles, de 1905 : Trois essais sur la théorie sexuelle - la partie sur “les recherches sexuelles infantiles” parut pour la première fois en 1915 - et l’Introduction à la psychanalyse écrite dans les années 1916 et 1917, l’attention de Freud est attirée par les “théorisations” que font les enfants sur la sexualité. L’enfant devient « songeur et perspicace » quand l’arrivée prochaine d’un nouvel enfant lui fait craindre la perte de soins et d’amour de ses parents, parce qu’il paraîtrait qu’en partageant l’amour on perd quelque chose. Freud pense que ce « ne sont pas des intérêts théoriques mais des intérêts pratiques qui mettent en branle l’activité de recherche chez l’enfant. » Mais l’enfant endosse les habits d’un vrai “théorisateur”, il pose des hypothèses et il essaie de les confirmer en observant et en questionnant. « Maman, as-toi aussi un fait-pipi ? »39 .

Le mot grec theôria renvoie à vision, contemplation, étonnement devant un objet, action d’examiner. Ainsi l’enfant entre dans une authentique logique de la découverte et construit un corpus de connaissances partiellement actualisé au cours du développement. La fonction de la théorisation infantile est d’assurer une certaine cohérence, ou accord approximatif entre un langage qui transmet beaucoup de contenus qui lui échappent, un “principe de réalité” qui s’impose à lui, les désirs subis et en partie indécodables des adultes, les refoulements et les interdits de sa culture, et son propre désir phantasmatique qui, en train de se construire, déjà l’égare. Comme il égare souvent ses aînés. Il construit de cette façon une espèce de prima philosophia naturaliste40 qui constitue le fondement de sa connaissance du monde et qui va se dissocier en deux parties : l’une rationnelle, formelle et évolutive, liée à l’acquisition des informations (processus secondaire, Moi-réalité), et une autre prise par bribes dans les réseaux du phantasme désirant (processus primaire, Moi-plaisir), restée passionnelle et opiniâtre. Dissociation qui n’exclut pas de nombreuses passerelles.

De 1907 à 1917, donc, les théories sexuelles enfantines sont décrites sous la plume de Freud avec de légères variations et avec un degré croissant de complexité mais sur un même contenu de base. D’abord la différence de genres ne pose pas de problème, elle est une évidence, cependant et de façon concomitante apparaît « l’hypothèse d’un même organe génital [viril] (jeu sur l’homophonie dans le texte allemand : nämlichen, identique pour les deux genres - männlichen, masculin) chez tous les êtres humains », c’est elle « la première des théories sexuelles infantiles notables et lourdes de conséquences. »41 En réalité cette “première théorie” n’est pas le fruit de la curiosité ou de la recherche de l’enfant, elle est une croyance irréfléchie, donnée comme déjà là. Croyance qui, a contrario de la différence de genres, sera soutenue par le phantasme à défaut d’être confirmée par la réalité.

La curiosité des enfants sera éveillée par le désaveu que le témoignage des sens inflige à leur croyance. Surtout pour le petit garçon, « car il ne peut pas se figurer qu’un être humain soit dépourvu d’un organe auquel il attribue une si grande valeur. »42 Sur cette croyance tombe le “complexe de castration” qui, postulé aussi chez la femme, amènera Freud à attribuer à ce moment de la vie infantile une théorie sexuelle commune aux enfants mâles et femelles qui prêtera à la femme un pénis perdu ou raccourci « en raison d’une castration ». La prééminence phallique assignera à la femme “l’envie du pénis” et à « l’individu mâle un mépris durable pour l’autre sexe ».43

Avec l’énigme : d’où viennent les enfants ?, « problème qui forme le fond de la question posée par le sphinx thébain » - Freud ne se prive pas de le rappeler -, la conception sadique du coït, et l’endroit corporel de l’accouchement (l’anus, le nombril, le sternum, etc.), les recherches et théories infantiles se rapprochent du “principe de réalité”, sont moins touchées par le refoulement et, par conséquence, sont plus accessibles aux souvenirs de l’adulte, sauf peut-être pour le contenu sadique du coït qui peut survivre comme les “ombres de l’Odyssée”, lourdement lesté par la fantaisie inconsciente .

Après les grandes reformulations et recompositions qui suivent l’Au-delà du principe de plaisir [1920], les théories sexuelles infantiles vont devenir les théories psychanalytiques sur la sexualité.

Le mental et l’érotisation

Il faudra maintenant revenir, dans la ligne de notre réflexion, à ce décalage fondamental de le sexualité humaine qui intervient entre l’excitation somatique et l’objet qui participe à l’action spécifique. Décalage qui nous amène à parler de défonctionnalisation de la sexualité.

Si on regarde la sexualité du côté biologique ou éthologique, elle se présente comme un pattern de comportement dit instinctuel, c’est-à-dire un comportement orienté caractéristique de l’espèce, hérité (hérédité génétique), avec un objet-but plus ou moins fixe qui déclenche l’action spécifique en relation avec un état interne de l’organisme. La structure de l’action finalisée (ou comportement finalisé) sélectionnée par sélection naturelle au cours de l’évolution (c’est à-dire non téléologique) lie l’état organique interne à l’objet du monde extérieur qui lui est spécifique. [Par exemple un certain niveau hormonal (état interne) qui rend l’animal réceptif à un type d’information émanant de l’objet-but]. Dans le cas de la sexualité, la fonction de la structure comportementale est de réduire l’excitation par l’accouplement avec un partenaire de l’autre sexe44 .

Mais, quand nous arrivons à la sexualité humaine, nous entrons dans un domaine déterminé par l’utilisation [par les agents] d’un système signitif, sémantique ou intentionnel qui est la “cause”45 du comportement finalisé. En d’autres termes : dans le domaine mental c’est la signification qui est causale dans le comportement et non la structure qui véhicule l’information. Alors, la sexualité est prise dans le réseau intentionnel et « on ne peut tirer l’intentionnalité, au moins pas le type que l’on associe avec la croyance et le désir, d’un processus de sélection biologique. »46 On ne peut pas naturaliser l’intentionnalité.47

La capacité d’acquérir une langue et d’attribuer des attitudes propositionnelles à autrui à été un tournant dans l’évolution phylogénétique des systèmes biologiques. L’hominisation à déclenché, probablement le long du Paléolithique moyen48, un processus sémantique dépendant de l’interaction sociale, et irréductible à la transmission biologique (ADN). La signification est un produit de l’acte social (G.H. Mead).49

Avoir des croyances et des désirs suppose d’avoir nombre d’attitudes propositionnelles. Comme l’écrit Davidson : « le caractère intrinsèquement holistique des attitudes propositionnelles accentue dramatiquement la distinction entre en avoir une et n’en avoir aucune. » Il ajoute : « Non seulement chaque croyance a besoin de tout un monde d’autres croyances pour avoir un contenu et une identité, mais aussi toute autre attitude propositionnelle singulière dépend d’un monde semblable de croyances. [...] Je désignerai donc les attitudes propositionnelles sous le nom de “pensées”. »50

Si nous parlons d’attitudes propositionnelles (Bertrand Russell) c’est pour remarquer le fait que les désirs, comme les croyances, ont un contenu sémantique ou intentionnel exprimé par la phrase « x désire/croit que p ». On pourrait dire que les attitudes propositionnelles recouvrent sans les épouser les classiques “relations d’objet”. Penser en termes d’attitude propositionnelle nous épargne le glissement habituel entre substantif et verbe. Glissement qui « se recommande de la permission grammaticale selon laquelle n’importe quel élément du langage peut être nominalisé : ne dit-on pas “le boire”, “le beau”, “le bel aujourd’hui” ? »51

Quand nous nominalisons le verbe nous avons tendance à chercher la substance derrière le substantif .52 Si nous disons : « Œdipe désire », il est évident que la proposition complète doit être « Œdipe désire que x » (x = que sa mère devienne sa femme / que sa mère couche avec lui / que la femme de Laïos couche avec lui ; que Laïos meure par ses mains / que Laïos meure par les mains d’Œdipe), relation triadique, intentionnelle ou de signification. Le verbe désigne un processus ou une action.

Nous disons aussi : « le désir d’Œdipe ». La distinction morphologique des verbes et des noms est d’emblée évidente, mais un même terme, référence ou désignation peut être considérée comme “substance” (comme substantif) ou comme action (comme verbe) : amour /aimer, désir/ désirer. En traitant le désir comme substantif nous perdons de vue l’objet qui devient évanescent, inexistant ; le désir apparaît comme un attribut d’Œdipe, comme le nez ou la digestion d’Œdipe : relation dyadique, naturelle, non intentionnelle.

En passant d’un prédicat verbal à une prédication nominale on perd le caractère trine (triadique), intentionnel ou de signification de l’acte mental.

Cela dit, comment la sexualité entre-t-elle dans le réseau de la signification ou de l’intentionnalité humaine ? Le désir, et le désir sexuel en particulier, la libido psychique (souvenons-nous de la phrase citée du Manuscrit E : « une tension sexuelle physique, portée au-dessus d’un certain degré suscite de la libido psychique ») contiendra la force, la dynamique, le mouvement inscrit dans l’organisation du scénario phantasmatique. Déjà, Aristote reconnaissait dans l’âme un « seul principe moteur, la faculté désirante. »53 Et même Descartes, faisait du désir une passion de l’âme causé par les mouvements du corps (“par les esprits animaux”)54. Freud, en construisant un modèle devenu canonique, étayera le désir sur les premières “expériences de satisfaction”.

On pourrait ainsi postuler un modèle heuristique de l’origine de la psyché dans une première relation soma/monde, relation marquée par les états affectifs ou émotions55 directement observables dans les modifications somatiques et comportementales de l’être vivant. Les états internes de l’organisme ont été reliés ou corrélés par sélection naturelle aux objets du monde, corrélation qui constitue la structure de l’action spécifique.

Sans trop de distorsion nous pouvons assimiler les états de plénitude et de tranquilité au plaisir, et les états d’excitation et d’inquiétude au déplaisir. Par exemple, le lien oral fondamental à la nourriture établit une corrélation de valeur 56 : incorporation = bon pour soi = état de plaisir / état de déplaisir = mauvais pour soi = rejet. Une première discrimination se produira entre soi et non-soi. Cette discrimination est d’abord liée à la capacité d’exploiter de façon sensorielle ou perceptuelle les informations du monde et de se déplacer dans l’espace. Dans cette perspective, l’information ne doit pas être vue comme une indication ou une instruction que le monde donne à l’organisme mais plutôt comme une covariance entre l’état interne et l’environnement, produit de la variabilité de la population à laquelle l’organisme appartient et de la sélection naturelle. [« L’évolution opère par sélection et non par instructions. Il n’y a pas de causes finales, pas de téléologie guidant le processus global ; les réponses surviennent a posteriori dans chaque cas. »57] Ajoutons que, comme note Joëlle Proust, à ce niveau d’analyse les compétences perceptives sont antérieures à toute intervention de concepts ou de croyances. Le « soi/non-soi de la perception n’a rien à voir avec le soi/non-soi de l’identité personnelle, même si la première opposition forme la condition de la seconde. »58 Pour avoir une représentation “objective” ou une connaissance réflexive du monde, il faut encore autre chose : la capacité de faire la distinction entre l’expérience et l’objet de l’expérience. Mais là nous arrivons à la dimension humaine du mental où la condition du langage permet la distinction « entre croire que p et croire que l’on croit que p. Cette croyance est une croyance à propos d’une croyance, et par conséquent elle requiert le concept de croyance. »59 Nous sommes ainsi dans un univers sémantique intentionnel, extra-biologique, dépendant de la construction sociale d’un système signitif, symbolique. Dans ce passage du niveau biologique au niveau sémantique des attitudes propositionnelles la sexualité a perdu l’objet-but de l’action spécifique pour aller érotiser, au choix, n’importe quelle relation d’objet intentionnelle ou de signification.

La sexualité comme état interne de l’organisme - excitation, émotion, affect - dépendant du système hédoniste (limbique) s’intègre dans la psyché humaine en se liant avec un objet indéterminé, non programmé : variabilité quant au choix d’objet (perversions), variabilité dans les chemins d’approche de l’objet (arrêts dans le chemin qui déviennent des buts), déplacements qui voilent le désir sexuel même, sublimation. Le plaisir s’autonomise de toute fonction biologique. Le phantasme est le grand organisateur de la sexualité humaine.

Prise dans le réseau des significations la sexualité se heurte aux interdits, aux répressions, elle se voit refouler le chemin de la satisfaction. Œdipe désire inconsciemment sa mère en désirant le femme de Laïos. Le “quantum d’affect” réprimé « se fait jour sous la forme d’un affect qualitativement coloré d’une façon ou d’une autre »60, écrit Freud. Qualitativement coloré, c’est-à-dire sous la forme de l’amour ou de la haine. Cependant, si les affects, plaisir et déplaisir, peuvent être reconnus comme des états du mental et corrélés aux états bio-neuronaux (du cerveau), l’amour et la haine sont toujours des attitudes propositionnelles : “Jean aime Marie”, “Marie hait Jean”. Aimer ou haïr est toujours une action dirigée vers un objet. Une relation intentionnelle est une relation de signification : une relation triadique ou trine entre un signe, un “référent” (un autre signe) et un interprétant (concept ou “compréhension”).

L’argumentation que nous développons montre que la genèse biologique n’est pas suffisante, même qu’elle n’est pas significative, pour comprendre la sexualité humaine. Nous devons voir ladite sexualité se constituant au sein de structures intersubjectives (interactionnelles) qui préexistent à son émergence chez l’individu.

L’enfant dans son premier contact avec les mains qui l’aident à naître va trouver un désir sexuel déjà là, culturellement élaboré et hautement sophistiqué, puissance sourde difficile à déchiffrer d’autant plus qu’elle s’embusque sous bien d’autres formes que celles reconnues comme les “plaisirs de l’amour”. - Ô amour toujours brûlant, « la vie de l’homme sur la terre n’est-elle pas au vrai, sans nulle trêve, une tentation ? »61

Les contenus cognitifs de cette sexualité et les “passions” qu’elle mobilise sont l’apanage de l’adulte. Sexualité historiquement construite et défonctionnalisée, érotisée, dirais-je, si la peur de l’amphibologie m’abandonnait.

L’érotisme, c’est la sexualité humaine libérée de tout projet de reproduction, de toute génitalité obligatoire, il rend la jouissance indépendante de toute autre fonction biologique et l’autonomise de telle façon qu’à partir de là tout plaisir en mangeant, en buvant ou en travaillant fera naître le soupçon d’un érotisme caché. Mais, si la sexualité érotique évoque plus que le simple “désir de l’autre” (l’autre comme l’objet du désir), c’est parce qu’elle contient un désir sexuel exacerbé par la mort, tourmenté par l’interdit.

« L’interdit, écrit Bataille, donne à ce qu’il frappe un sens qu’en elle même, l’action interdite n’avait pas. »62 Si on dit interdiction on signale une “volonté” d’où l’interdiction émane. Un sujet et une position de pouvoir. Et, si une action m’est interdite, je peux penser que même sans le savoir j’aurai quelque désir ou quelque plaisir à la faire, sinon pourquoi elle me serait interdite ? Freud disait des interdits : « On ne voit pas quelle nécessité il y aurait à défendre ce que personne ne désire faire ».63 Ainsi, écarté par l’interdit et attiré par la transgression, « je me demande si, bien au contraire, je n’ai pas été sournoisement provoqué ! » Sans l’interdit l’action prohibée « n’aurait pas eu la lueur mauvaise qui séduit... ».64

Laissons de côté la longue chaîne qui prolonge l’interdit : le sacré - du latin sacer : « consacré aux dieux et chargé d’une souillure ineffaçable, auguste et maudit, digne de vénération et suscitant l’horreu r »65 -, la sanction, le sacrifice.

Le meurtre rituel et la séduction du martyre, sont des formes du religieux où la mort apporte déjà son obole à la construction de l’érotisme, mais derrière les divers contenus des imaginaires collectifs, les mythes, les connaissances ou les idéologies qui justifient les pratiques, se niche un phantasme archaïque66 qui allie les représentations du sexe et de la mort.67 Dans des contes, des récits, des rêves, combien de fois le désir a mis la déesse de l’Amour, la plus adorable et désirable des femmes, à la place de la déesse de la Mort, qui « lui était autrefois identique. »68 - “La plus désirable de femmes !” - “La femme plus amère que la mort” [l’Ecclesiaste, 6, 26] - Cet univers de significations sexuelles est d’emblée androcentrique.

Comment entre-t-il cet univers dans la constitution de la sexualité infantile ? Et, avant tout, intervient-il dans la constitution de la sexualité ou est-il seulement un produit, une super-structure ?

Revenons donc au comportement interactionnel que nous avons appelé, avec Freud, action spécifique dans le domaine de la sexualité. Dans les premières relations soma/monde, l’excitation interne sera apaisée par l’action de l’alter qui produira “l’expérience de satisfaction”, et le frayage neuronal trouvera le raccourci hallucinatoire pour la répéter in absentia de “l’objet externe”. Mais d’habitude on passe très vite de l’ “expérience de la satisfaction” à “l’objet de la satisfaction” ; évitons l’erreur où nous mène ce raccourci et essayons d’analyser le passage de l’hallucination au phantasme dans le modèle canonique du désir.

On peut décomposer en trois moments ou situations le modèle tel qu’il est présenté dans l’accomplissement du désir69  :

Premier moment : l’intéraction entre le corps du nouveau-né et l’alter. Du côté de l’enfant l’expression de ce qu’on peut appeler “une modification interne”, ou “excitation”, persistera jusqu’à “l’expérience de la satisfaction” qui ne peut pas se produire sans l’intervention étrangère. L’expérience peut être décrite comme suit : tétée du sein, afflux de lait chaud, association de la zone bucale [qui deviendra zone érogène après-coup] et de la satisfaction du besoin alimentaire, restauration de l’équilibre énergétique. Le besoin disparaît par l’action de l’objet spécifique.

Identité première du psychique avant la séparation soi/non-soi. Relation non transitive bouche-sein = expérience de la satisfaction, non sémantique (plaisir d’organe ?). Le seul temps de “l’expérience de la satisfaction” est le temps présent.

Deuxième moment : « Dès que le besoin se re-présentera, il y aura, grâce à la relation établie, déclenchement d’une impulsion psychique qui investira à nouveau l’image mnésique de cette perception dans la mémoire, et provoquera à nouveau la perception elle-même, c’est-à-dire reconstituera la situation de la première satisfaction. C’est ce mouvement que nous appelons désir ; la réapparition de la perception est l’accomplissement du désir... »70 C’est-à-dire, investissement de l’expérience de la satisfaction (satisfaction hallucinatoire), identité de perception. “Objet” externe (sein / mère) in absentia. Encore plaisir d’organe, mais échec de la restauration de l’équilibre énergétique. Tout au présent (ou présent remémoré d’Edelman). Pas encore de “représentation”, de phantasme, d’inconscient refoulé. - Modèle physicaliste, équivalence entre les états du cerveau et l’expérience psychologique -.

Troisième moment : « L’identité de perception obtenue par la voie régrédiente rapide, intérieure à l’appareil... » a échoué, la satisfaction hallucinatoire ne réduit pas le besoin. Freud écrit : « Une dure expérience vitale doit avoir transformé cette activité psychique primitive en une activité mieux adaptée secondaire. » Passage au niveau mental, alors : “image-souvenir”, “épreuve par la réalité”, “activité de pensée compliquée” qui n’abandonne pas la source émotionnelle de l’expérience de satisfaction mais qui va établir une autre “identité de perception” avec les objets du monde (sémantisme), ce qui « n’est qu’un détour dans l’accomplissement du désir, rendu nécessaire par l’expérience ».71 Le plaisir sera attaché à la représentance du monde, représentance ou sémantisme qui s’autonomise de “l’identité de perception” en s’appuyant sur le système signitif (symbolique). Le besoin de nutrition se sépare de la satisfaction sexuelle [construction et érotisation d’un scénario phantasmatique]. Rupture du temps présent en passé-présent-futur. Dans le phantasme l’expérience de satisfaction devient une “relation d’objet” et l’objet peut être posé comme perdu. 72 Censure et refoulement donnent la dimension inconsciente de la psyché où, là aussi, le désir a un contenu de pensée (un contenu propositionnel). Le désir est un mouvement objectal-phantasmatique qui échoue à chaque actualisation pour deux raisons : ou bien parce que les conditions de réalisation ne sont pas satisfaites, ou bien parce que, si elles le sont, l’objet ne peut pas être l’objet de la source du désir. Le détour par l’imaginaire (par le phantasme) est la condition du désir (passage du besoin au désir de quelque chose). Le phantasme est la scène du désir et non l’objet. Le phantasme in statu nascendi peut être défini comme la reproduction de la relation désirante, trine, à l’objet in absentia de l’objet externe. - Modèle mentaliste -.

Entre les moments deuxième et troisième s’introduit l’autre comme source de la signification, de l’intentionnalité, processus de mise en sens construit historiquement dans l’acte social à travers l’invention et l’utilisation de signes signifiants.

Sans l’autre comme sujet désirant, intentionnel - et non simplement comme agent qui assouvit la faim -, le modèle freudien du désir peut être qualifié de fiction ou de « moment mythique » qui représente « la disjonction entre l’apaisement du besoin et l’accomplisement du désir, entre les deux temps de l’expérience réelle et de la reviviscence hallucinatoire, entre l’objet qui comble et le signe qui inscrit à la fois l’objet et son absence : moment mythique du dédoublement de la faim et de la sexualité en un point d’origine... ».73

Les deux premiers moments freudiens de la constitution du désir, que nous avons décrit, ont un “objet de satisfaction” dès le début où les tendances “d’auto conservation” (nourricières), et sexuelles, ne sont pas discriminées. L’enfant porte en venant au monde des germes d’activité sexuelle, et en même temps qu’il se nourrit, il éprouve déjà une satisfaction sexuelle qu’il cherche ensuite à renouveler sans cesse dans l’acte bien connu du “suçotement”.74 Nous sommes dans le domaine de l’action finalisée propre à l’équipement hérité (génétique) du comportement de l’espèce.

Mais l’onanisme du nourrisson - le suçotement (la succion voluptueuse) ou le frottement des parties génitales, mais aussi la rétention du contenu intestinal - montrera qu’il y a une prime de plaisir trouvée en dehors de l’accomplissement d’une fonction biologique, « gain annexe de plaisir » qui contribue à l’apaisement de la tension somatique qui fait naître le besoin (tension qui est cause du besoin), mais qui se sépare de lui en participant, défonctionnalisée, à la création de l’objet du phantasme [l’objet imaginaire du scénario phantasmatique].

La présence active, intentionnelle, de l’autre dans la constitution du phantasme est clairement reconnue par Freud quand il écrit Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci [1910] où nous pouvons lire : « la tendresse de la mère devint pour lui fatalité » parce que, femme insatisfaite, elle a mis l’enfant à la place de l’objet d’amour qui lui manquait. Mais, l’« amour de la mère, poursuit Freud, pour le nourrisson qu’elle allaite et soigne est quelque chose qui va bien plus en profondeur que son affection ultérieure pour l’enfant qui grandit. Il est de la nature d’un rapport amoureux pleinement satisfaisant, qui comble non seulement tous les souhaits (désirs) animiques mais aussi tous les besoins corporels ». Et, même dans « le plus heureux des jeunes ménages, le père sent que l’enfant, particulièrement le jeune fils, est devenu son rival, et un antagonisme, profondément enraciné dans l’inconscient, contre le préféré, trouve là son point de départ. »75

Cette présence de l’autre comme “objet-sujet” ou “objet-source”, présence active dans la constitution de la relation désirante de l’enfant et qui s’articule mal avec la conception endogène ou biologisante de la libido, a été une cause de la confusion et du malentendu autour, dans la théorie psychanalytique, de la nature de la sexualité infantile et de la sexualité humaine tout court.
La défense que fait Michael Balint de la relation d’objet primaire et sa critique du narcissisme primaire, la critique de W. Ronald D. Fairbairn de la notion de pulsion, et la théorie dite de l’attachement de John Bowlby, sont des repères théoriques qui ont conduit à une rupture conceptuelle dans la métapsychologie freudienne. Une autre série de notions sur l’organisation de la vie psychique (ou mentale) et de sa pathologie, comme celle des positions schizo-paranoïde et dépressive (Mélanie Klein) et celle des zones érogènes - à condition de voir que « la zone érogène assure une modalité de décharge (nous dirions une modalité de contrôle de l’objet) mais non la source du désir »76 , ont pu être aussi mises à contribution pour produire une telle rupture. C’est en construisant sur ce terroir, croyon-nous, que Daniel Widlöcher soutient que “l’auto-érotisme apparaît comme un effet de l’imaginaire et non sa cause” et que “ce que l’on nomme généralement relation d’objet décrit la structure de ce fantasme, elle crée plus qu’elle n’exprime la sexualité infantile.”

En résumant, nous pensons que des germes préprogrammés d’activité sexuelle existent dans l’agrippement de l’enfant à l’objet en faisant partie de schémas comportementaux de l’espèce. Le lien d’attachement se développe comme un mécanisme bio-social de régulation et de stabilisation des états émotionnels internes dans une relation interactive avec l’environnement. Sur lui se construit la relation d’objet qui prend sa source dans l’expérience de satisfaction et qui aboutit à la représentation imaginaire de cette relation. Pendant le processus d’ajustement réciproque de l’enfant et de son entourage qui configure la maturation émotionnelle, psychique et mentale de celui qui commence sa vie, la sexualité va perdre l’objet-but du comportement finalisé inné.

Pour l’enfant les conditions de satisfaction d’une sexualité biologiquement orientée vers un objet spécifique (c’est-à-dire en relation avec l’alter) n’existent pas. Alors un clivage se produit entre la tendresse [sentiment ou émotion d’attachement considéré comme pattern intraspécifique] et la sexualité infantile auto-érotique (objectale). Dans le phantasme l’objet érotisé n’est pas l’objet-but abandonné de la sexualité biologique mais l’objet construit à partir de l’expérience de satisfaction pour autant que cet objet puisse être posé comme séparé ou differencié de l’expérience elle-même. C’est à cette condition que l’objet qui induit l’expérience de la satisfaction (le “sein maternel”) pourra devenir « le signe qui inscrit à la fois l’objet et son absence ». Pour arriver là, l’enfant doit, dans l’acte qui le lie à l’autre, acquérir la capacité de lui attribuer les attitudes propositionnelles que lui même se voit attribuer. Le choix d’objet de la “première vague” de la vie sexuelle, analogue à celui de la puberté, mais caractérisé « par la nature infantile de ses buts sexuels » et dirigé « vers une seule personne », s’étend entre deux et cinq ans, pensait Freud.77 Précisément entre trois et quatre ans s’accroît la capacité mentale avec la possibilité d’attribuer à autrui des attitudes propositionnelles erronées, c’est-à-dire de “penser” que la conduite de l’autre peut être basée sur des croyances erronées.78 Alors, une “théorie du mental” est acquise : on a « une croyance à propos d’une croyance ».

Au cours du développement, l’excitation (l’affect) de l’enfant trouve le “langage de la passion”(Ferenczi) de l’adulte, c’est-à-dire, non seulement l’amour (l’émotion), mais aussi les contenus propositionnels que nous avons appelés érotiques : la sexualité, l’interdit et la mort.

Dans l’échange interactif qui s’établit d’entrée de jeu, naturellement, entre l’enfant et le contexte social, l’adulte apparaît comme déviant, dirait Laplanche, par rapport à une sexualité fonctionnelle. La relation adulte/enfant « s’établit, de ce fait, dans un double registre : une relation vitale, ouverte, réciproque, qu’on peut dire inter-active à juste titre, et une relation où est impliqué le sexuel, où l’interaction n’a plus cours car la balance est inégale ».79 L’enfant ne peut pas donner un sens global à une phantasmatique sexuelle qui échappe à l’adulte lui-même dans sa dimension refoulée inconsciente ; il construit des scénarios de plus en plus complexes et enchevêtrés où l’excitation sexuelle s’organisera comme noyau désirant d’une constellation objectale significative où le “sujet” trouve sa place comme sujet intentionnel. Ce noyau désirant - qui restera comme fantaisie inconsciente (évolutive) - en tant que “greffe prématurée d’un amour passionnel”(Ferenczi) va s’étayer sur le biologique, et c’est alors, dans l’après-coup de la signification, que le sein maternel, inséré dans une ébauche de système de signes, en tant que signe de l’expérience de satisfaction, deviendra le premier objet sexuel, « point de départ de toute la vie sexuelle, idéal jamais atteint de toute satisfaction sexuelle ultérieure, idéal auquel l’imagination aspire dans des moments de grand besoin et de grande privation. »80

C’est parce que la sexualité infantile n’a pas d’objet sexuel en propre - comme l’a par exemple la faim -, car l’objet sexuel infantile est un objet imaginaire construit dans le phantasme à partir de l’érotisme de l’adulte, qu’elle peut investir n’importe quel système de “représentation”, et que tout devient érotisable. Dans l’érotisme de la vie phantasmatique la situation de départ se renverse : l’objet sexuel est partout et ce qui vient à manquer c’est la source organique. « Le phantasme n’est pas le produit de la sexualité infantile, il la construit. »81

Nous pourrions dire donc que la libido n’est autre chose que la force du désir organisé et induit par l’érotisation de la scène phantasmatique.

L’auto-érotisme exprime ce rapport du phantasme au corps résultat de la défonctionnalisation de la sexualité. « L’“origine” de l’auto-érotisme - écrivent Laplanche et Pontalis -, ce serait donc ce moment [...] où la sexualité se détache de tout objet naturel [clivage du pattern hérité de “l’action sexuelle finalisé”- nous ajoutons-], se voit livrée au fantasme, et par là même se crée comme sexualité. Mais on peut aussi bien dire, à l’inverse, que c’est le fantasme qui provoque cette disjonction de la sexualité et du besoin. »82 Et les zones érogènes assureront la modalité de la décharge émotionnelle.

Les théories sexuelles infantiles

Une note ajoutée par Freud en 1910 aux Trois essais modifie quelque peu sa conception de l’auto-érotisme en fonction de nouvelles connaissances apportées par l’Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans [1909]. Cette analyse, écrira-t-il, nous a révélé « qu’il existe une symbolique sexuelle, une représentation du sexuel par des objets et des relations non sexuels, qui remonte à ces premières années de la maîtrise du langage. » Et aussi que l’autoérotisme et l’amour d’objet ne sont pas deux phases séparées de l’évolution de l’enfant. A la suite de l’onanisme du nourrisson, qui « semble disparaître après une courte période », advient la deuxième activité sexuelle infantile, moment de la vie qui laisse « les plus profondes traces (inconscientes) dans la mémoire de la personne, détermine l’évolution de son caractère lorsqu’elle reste en bonne santé et la symptomatologie de sa névrose lorsqu’elle tombe malade après la puberté. »83 A cette époque de la vie, que Freud appelle fréquemment préhistorique (ou de la préhistoire individuelle) parce qu’antérieure à l’amnésie infantile, l’influence des parents et d’autres congénères acquiert une grande importance, de la même manière que les événements sociaux de son entourage.

Dans la phase orale primitive l’identification et le choix d’objet sont des démarches difficiles à distinguer l’une de l’autre (si toutefois on s’accorde pour dire qu’elles sont deux démarches différentes). Plus tard, l’identification par incorporation de l’objet perdu (voir note 72) représentera un type de régression aux modalités de décharge de la phase orale, qui rendra plus facile le renoncement à l’attache érotique avec l’objet externe.84 Mais, en dehors d’une possible identification primaire à l’autre humain (intra-spécifique, innée), le jeu conflictuel des identifications et des choix d’objet sexuels aboutira à l’instauration durable du phantasme œdipien avec ses divers avatars pour la fille ou le garçon.

L’identification est un mouvement actif qui va premièrement de l’alter sur l’ego, de l’adulte sur l’enfant, avant de devenir un processus interactif et intersubjectif de modulation émotionnelle et aussi de construction de l’activité de penser, qui se dédoublera à travers le phantasme en un versant inconscient, la fantaisie inconsciente, noyau désirant du phantasme, et le versant préconscient/conscient de reconnaissance et connaissance du monde. Ce processus institue l’arrière-plan du contenu mental (ou propositionnel) de la psyché individuelle en l’insérant dans les structures institutionnelles préexistantes.

Nous pouvons maintenant revenir aux “recherches sexuelles infantiles”.

Il paraît évident que tous les contenus cognitifs des différentes théories infantiles ne sont pas d’un même niveau sémantique ou référentiel.

Nous avons vu que l’existence de deux sexes (il faudrait dire plutôt deux genres) ne pose pas de problèmes, dans un premier temps, au petit enfant, mais il fait l’hypothèse d’un même organe génital mâle pour les deux, “première des théories sexuelles infantiles de lourdes conséquences”. L’existence de cette théorie infantile est postulée par Freud comme une croyance “universelle” qui, contredite par la réalité, restera inscrite dans la fantaisie inconsciente [fantaisie active dans la vie inconsciente de l’adulte et qui induira de différentes façons les théories scientifiques et l’imaginaire collectif à diverses époques]. Un tel postulat s’avère opérationnel dans la compréhension ou interprétation du psychisme adulte. Pourquoi ?

D’où vient cette croyance ? Premièrement, elle n’est pas le résultat d’une recherche de l’enfant, elle serait plutôt de l’ordre de ce qu’on appelle une théorie intuitive, c’est-à-dire, une doctrine qui suppose une connaissance immédiate et non discursive. Elle est comme une conséquence logique pourrait-on dire, un produit de l’institution androcentrique du social.

[Digression : Il faut éviter de donner pour explication cela même qu’il faut expliquer et s’habituer à voir dans un trait de la vie psychique, dans la structure du phantasme, dans les formes du caractère ou de la personnalité, dans la différence des genres, non pas l’origine ou la cause des institutions sociales historiques, mais au contraire le produit de ces mêmes institutions. Freud dévoile la structure patriarcale de l’imaginaire social, et du point de vue du mythe du Père primordial il a raison de situer la fiction du Contrat social dans la convention passée entre les frères pour renoncer a certaines catégories de femmes, convention par laquelle l’interdiction de l’inceste dépend de la division clanique de la société, et non de la “triangulation” familiale. Il se trompe, à notre avis, en situant dans une transmission phylogénétique (dans une linéarité héréditaire des événements historiquements vécus) ce qui n’est autre chose qu’un mythe fondateur d’une société patriarcale.

Ainsi, dans ce type de société, le réseau sémantique d’arrière-plan contient la valorisation du phallus qui fonctionne comme un symbole du pouvoir et par conséquence de la valence différentielle des sexes. L’enfant apprendra à connaître les différences et, en même temps, il sera subrepticement pris dans un système hiérarchique.]

Un même organe viril85 pour les deux sexes  : ce qui a été la première théorie sexuelle infantile dans les écrits de 1915, sera vu plus tard non pas comme une théorie infantile, résultat d’une recherche, mais comme le caractère principal de l’organisation génitale infantile qui la différencie de l’organisation génitale définitive de l’adulte.86 Ce primat du phallus est l’aiguillon qui mène le petit garçon à l’investigation, il cherche dans les autres « cette partie du corps facile à exciter, qui se modifie et qui est si riche en sensations », il la compare avec la sienne. Le phallocentrisme de l’érotisme adulte est dans le phantasme infantile (œdipien) le moteur de la curiosité sexuelle. Au cours de ces recherches l’enfant parvient à cette découverte que le pénis n’est pas un bien commun, il dénie d’abord les faits avant d’arriver à la conclusion que le manque de pénis est le résultat d’une castration. Freud affirme qu’« on ne peut apprécier à sa juste valeur la signification du complexe de castration qu’à la condition de faire entrer en ligne de compte sa survenue à la phase du primat du phallus. »87 Alors, à la place qui lui revient dans le phantasme érotique, « la petite fille fait la découverte de son infériorité organique (sic !) »88 et « commence à partager le mépris de l’homme devant un sexe raccourci d’une façon si importante »89. « La femme reconnaît le fait de sa castration »90 et « dès lors elle est victime de l’envie de pénis. »91 Freud, construisant sa théorie ne quitte pas, dans ce domaine, l’ancien et prégnant épistemè occidental.

Le parcours de l’activité théorisante de l’enfant montre bien qu’il interprète en fonction des schèmes de signification qui sont en dehors de la réalité perceptive et des expériences vécues ; si les événements de la vie du sujet ne s’adaptent pas à ces schèmes qui sont presque, dit Freud, « comme de “catégories” philosophiques » ou comme « une sorte de savoir difficilement déterminable, quelque chose comme une préparation à comprendre »92 , alors le phantasme les remanie, et le schème triomphe de l’expérience individuelle. Ni la représentation de la castration ni l’envie du pénis sont un résultat de l’observation et de la comparaison, ils sont une interprétation-théorie infantile, forme ou traduction phantasmatique individuelle induite par ce qu’on appelle les phantasmes originaires. On pourrait décrire ces phantasmes originaires en les assimilant aux scènes, ou plutôt schèmes normatifs, qui avec leur poids “transindividuel et présubjectif” organisent, après-coup, la place du sujet dans l’imaginaire érotique inconscient. S’ils ne sont pas, comme le croyait Freud, « des schèmes congénitaux d’origine phylogénétique », s’ils sont seconds dans l’organisation de la psyché individuelle, ils sont surtout des formes ou des structures socio-symboliques cachées dans les représentations imaginaires collectives qui règlent la sexualité. Difficile de les délimiter, on peut les nommer scène primitive, “séduction”, interdiction de l’inceste et castration (et ils sont liés dans l’érotisme aux phantasmes archaïques de la mort).

Ainsi, dès le réveil de sa capacité théorisante, dans les premiers pas de sa prima philosophia, l’enfant doit composer avec l’arrière-fond normatif que lui imposent les phantasmes originaires.

Les autres théories sexuelles infantiles telles que “l’origine de l’enfant” et “l’endroit corporel de l’accouchement” sont des réponses à des questionnements plus proches de la réalité des sens du monde conscient ou réflexif. Mais, aucune théorie n’échappe à la torsion déterminée par le désir inconscient, au lien qui l’attache à la fantaisie inconsciente. L’interprétation sadique du coït s’impose, donc, si le noyau désirant du phantasme est “contaminé” d’emblée par l’érotisme qui conjugue l’amour sexuel, l’interdiction et la mort.

Le développement de la sexualité individuelle s’instaure de façon diphasique. La floraison sexuelle des premières années de la vie établie autour du complexe d’Œdipe « sombrerait du fait de son échec, résultat de son impossibilité interne ».93 Elle est le pendant de la “passion” de l’adulte. L’objet sexuel externe se dérobe à l’érotisme de l’enfant, il n’est pas adéquat à son désir. Toutefois, les recherches qu’éveille la construction du désir phantasmatique marquent les premiers pas de l’orientation autonome dans le monde.

Le déclin du complexe d’Œdipe et l’intensification du refoulement introduisent la période de latence et la (relative) amnésie infantile. La redécouverte de l’objet sexuel à la puberté exige l’abandon de “l’objet incestueux”, et c’est pendant ce temps de latence que seront « érigées les formations réactionnelles de la morale, de la pudeur, du dégoût. »94 Mais, Freud ajoute dans une note de 1935, la période de latence « ne peut pas provoquer une interruption totale de la vie sexuelle que dans celles des organisations culturelles qui ont inclus dans leur plan une répression de la sexualité infantile. »95 Comme c’est le cas de notre propre culture où l’émergence de l’érotisme historiquement construit reproduit la domination masculine.

L’instauration en deux temps de la sexualité humaine permet de comprendre cette double “origine” circulaire qui caractérise sa défonctionnalisation.

Le refoulement et la répression n’empêchent pas que les effets du “choix d’objet” de l’enfant continuent à être actifs sur la phase ultérieure, et derrière la tendresse et les affects désérotisés se cacheront toujours les vieux phantasmes de la sexualité infantile.

L’excitation sexuelle se réveille puissante à la puberté et allume la concupiscence et la passion amoureuse, mais le “choix d’objet” s’accomplit tout d’abord dans la représentance, et la vie sexuelle de l’adolescent se répand en phantasmes qui ne sont pas tous destinés à se réaliser.96 Ces phantasmes « se greffent sur les recherches sexuelles infantiles abandonnées au cours de l’enfance »97 , ou plutôt, ils se constituent sans perdre le fil rouge du désir qui les amarre aux fantaisies inconscientes qui, souvenons-nous, sont elles-mêmes une “greffe prématurée d’un amour passionnel”.

Dans ces contrées du passé, dans ces lieux jamais clos de la pré-histoire individuelle, « des fueros existent encore »98, des privilèges qui résistent aux élaborations cognitives et aux affects désormais attelés à des croyances et à des désirs de la vie adulte.

L’érotisme de l’homme et de la femme est inconsciemment asservi aux anciennes prérogatives des scenarii du désir infantile, on pourrait même penser que l’activation de ces fantaisies inconscientes est la condition de la jouissance voluptueuse. La « survie active de la sexualité infantile dans la vie psychique de l’adulte » ne peut pas être considérée comme résiduelle.99 Elle fait partie - la pratique analytique le montre bien - de la phantasmatique préconsciente ou latente dans le coït, et devient manifeste dans les scènes qui accompagnent la masturbation. Les phantasmes qui prennent leur origine dans la phase prégénitale de la sexualité ont une histoire et une élaboration très poussée et se présentent diversement habillés ou déguisés. Quelquefois, ils peuvent être ruminés ou caressés imaginairement et violemment rejetés si les conditions de sa réalisation existent. Il y en a des typiques comme “le phantasme de fustigation” analysé par Freud100, ou bien les phantasmes qui font intervenir trois personnes dans le scénario du coït. Plus ou moins régressifs ou “pervers”, ou a contrario élaborés ou “sublimés”, ils contiennent toujours les traces de l’expérience vécue de la relation à l’autre, de la “passion” de l’alter.

Ainsi, l’érotisme, expression de la sexualité humaine défonctionnalisée, socialement construit au long de l’histoire, est la résultante de la sexualité adulte “métabolisée”, transformée dans la vie imaginaire (phantasmatique) de l’enfant, sexualité défonctionnalisée qui constitue à son tour le noyau désirant, la fantaisie inconsciente infantile, de tous les plaisirs de la chair, de toutes les voluptés de l’âme.

Tout contenu propositionnel (mental) du psychisme de l’homme peut être érotisé, il l’a été déjà ou il peut l’être. En premier lieu, nommons ce qui l’a été déjà dans l’enfance de chacun : les appétits du corps, les appétits concupiscibles dont parlait Aristote, la jouissance qui vient par le toucher, à la fois dans le boire et le manger, ainsi que dans les plaisirs de l’amour, la luxuria et la gula (la luxure et la gourmandise). Quel meilleur exemple de l’érotisation du manger que les célèbres soupers à cent huîtres de Casanova avec Armellina et Émilie.101

Le plaisir glisse aussi sur des phantasmes plus abstraits. Même la Mort, pas la vraie, mais l’autre, celle des vivants, devient voluptueuse quand on l’allie à une idée libertine, selon Donatien Alphonse François, expert en phantasmes de libertinage.

En deuxième lieu, on peut déceler quelquefois dans les profondeurs de la spéculation philosophique ou scientifique les vestiges qu’elles gardent des “théories sexuelles infantiles de jadis”. Difficile de savoir la plupart des fois si ces traces viennent du phantasme inconscient du chercheur ou de la culture de son temps, car, comme nous venons de le dire, la construction de la sexualité est circulaire ou anaclitique102 : l’adulte dans l’enfant, l’enfant dans l’adulte.

Un ethnologue de notre époque décrit comme suit la naissance d’un enfant guayaki : « ... la femme hisse l’enfant, l’arrachant ainsi à la terre où il était laissé à gésir : métaphore silencieuse de cet autre lien que l’homme a tranché, il y a quelques instants de son couteau de bambou. La femme libère l’enfant de la terre, l’homme le libère de sa mère. »103 Interprétation métaphorique des places respectives de la femme et de l’homme, de la future liberté de l’enfant... Combien il y a ici de mythe guayaki, de fantaisie infantile du chercheur, de l’imaginaire de la modernité ?

Un même organe génital mâle pour les deux sexes est, on peut le constater, une “théorie sexuelle infantile” de lourdes conséquences. Une fois établie la hiérarchie des sexes, et placée la libido dominandi du coté mâle, un seul sexe “viril”, vertueux, a été la norme, l’étalon, le modèle. La femme, réduite, raccourcie, amoindrie, devenait, comme dit le Littré, la compagne de l’homme. Galien [129-vers 200] écrit : « Toutes les parties de l’homme se trouvent aussi chez la femme. Il n’y a de différence qu’en un point, et il faut s’en souvenir dans tout le raisonnement, c’est que les parties de la femme sont internes et celles de l’homme externes, à partir de la région dit périnée. »104 De ce fait, « l’homme est plus parfait que la femme », et par conséquent, « la femme devait avoir les testicules plus petits et plus imparfaits ». C’est ce que pense encore Ambroise Paré, mais à ce moment-là, au millieu du XVIe siècle, les successeurs de Vésale à Padoue, d’abord Realdo Colombo, puis Gabriele Falloppia (Fallope) “découvrent” le clitoris. Le grand anatomiste Realdo Colombo à qui on doit la première description de la circulation pulmonaire (“petite circulation”), faite à la même époque que Servet105, croit aussi être le premier à avoir décrit “le siège du plaisir féminin” et à leur donner un nom : douceur de Vénus (dulcedo amoris). Il est comme un pénis, « si vous le touchez - Colombo parle plutôt comme clinicien que comme anatomiste -, vous le verrez devenir un peu plus dur et oblong au point qu’on dirait alors un genre de membre viril ».106

Freud voyait aussi un “pénis” chez la femme, ou plutôt, dans l’organisation genitale infantile féminine, qu’il décrit après 1920 non pas comme une théorie enfantine, mais comme une “réalité psychologique” ou une réalité tout court. « La vie sexuée de la femme se divise régulièrement en deux phases, dont la première a un caractère masculin »107, pouvons-nous lire dans De la sexualité féminine. La « fonction du clitoris viril se poursuit »108 ultérieurement jusqu’au moment où la « femme reconnaît le fait de sa castration et par là même la superiorité de l’homme et sa propre infériorité, mais elle se rebelle aussi »109. La petite fille, « à la vue d’un organe génital masculin apprend sa propre déficience », et « l’attente d’avoir un jour un organe génital comme celui-là persiste obstinément et le souhait (désir) en survit longtemps encore à l’espoir. »110

L’imaginaire collectif d’une société androcentrique organisée sur la logique inconsciente du primat du phallus fait que son érotisme garde les anciens privilèges (fueros) de la domination mâle et que la croyance des hommes et des femmes maintienne l’illusion d’un sexe privilégié. Croyance que nous appelons illusion « lorsque dans sa motivation, la réalisation du désir s’impose, et nous faisons là abstraction de son rapport à la réalité effective, tout comme l’illusion elle-même renonce à être accréditée. »111

Paris, le 31 mar
2000 Eduardo Colombo

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1 Aristote : Éthique à Nicomaque. III, 13, 1 118 a, b
2 Le Goff, Jacques : “Le refus du plaisir.” In L’imaginaire médiéval. Gallimard, Paris, 1985, p. 136.
3 Saint Augustin : La Cité de Dieu. Livre XIII, 1.
4 Ibid., XIII, 3.
5 Lévi-Strauss, Claude : Les structures élémentaires de la parenté. Mouton, Paris-La Haye, 1967, pp. 135-136.
6 Freud, Sigmund : Le malaise dans la culture [1929-1930] . Œuvres complètes, vol. XVIII. PUF, Paris, 1994, p. 290.
7 Freud, Sigmund : Totem et tabou. P.B. Payot, Paris, 1972, p. 172.
(Œuvres complètes, op. cit., vol. XI, p. 370).
8 Freud, Sigmund : L’interprétation des rêves. PUF, Paris, 1971,p. 192 (Note de renvoi n°2 de la page 191).
Note : Le mythe fondateur ne doit pas être vu à l’origine temporelle d’un type d’institutionnalisation particulière. La “naissance” des institutions élémentaires de la société est en général inassignable et hétéroclite. Le mythe fondateur est une structure symbolique actuelle et agissante qui a la fonction de donner sens et d’expliquer les institutions existantes en renvoyant aux “temps originels” la justification sacrale de ce qui est.
9 Cai Hua : Une société sans père ni mari. Les Na de Chine. PUF, Paris, 1997. p. 14.
10 Ibid., p. 95.
11 Fabre, Jean-Pierre : L’Abrégé des secrets chimiques. Paris, 1636, p. 374. Cité par Gaston Bachelard : La psychanalyse du feu. Gallimard, Paris, 1949, p. 88. J.-P. Fabre [1588-1658] fit ses études de médecine à la Faculté de Montpellier et développa une philosophie de la nature inspiré de Paracelse ; il devint célèbre comme spécialiste de la peste et reçut une charge de médecin particulier du roi Louis XIII. Traditionnellement, à la suite des pythagoriciens, le côté droit est associé au caractère mâle (et chaud, et parfait, et impair), et le côté gauche au caratère femelle (et froid, et imparfait, et pair).
12 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. [1916-1917]. P.B.Payot, Paris, 1961. § 20. La vie sexuelle de l’homme, p. 283.
13 Le Robert : Dictionnaire historique de la langue française. Paris, 1994.
14 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. Op. cit., p. 283.
15 Note : ta aphrodisia fait référence aux “plaisirs de l’amour” ou “actes de la chair”. Impudicitia était la passivité chez l’homme romain. La mollities recouvre toutes les formes de passivité, féminisantes pour l’homme, et désigne la masturbation dans le néolatin. Arcanarum libidinum sont les désirs secrets de Tibère, selon le récit de Suétone. Fornicatio : de fornix “chambre de prostituée”.
16 Freud , Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Gallimard, Paris, 1987, p. 179.
17 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. Op. cit., p. 288.
18 Freud, Sigmund : Ibid., p. 294.
19 Freud, Sigmund : « Psychanalyse » et « Théorie de la libido ». Œuvres complètes. Vol. XVI. PUF, Paris, 1991, p. 193.
20 Ibid. (L’erreur d’appréciation est explicitement reconnu dès 1905, cf.par exemple : Mes vues sur le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses.)
21 Ibid., p. 208.
22 Ibid.
23 Défonctionnaliser : néologisme construit avec le préfixe dés- qui signifie l’action d’ôter, de retirer ou de défaire. Défonctionnaliser, alors, signifie ôter la fonction primaire (éthiologique ou “naturelle”) au système, mécanisme ou relation de référence. (Voir plus loin dans le texte).
24 Si on veut approfondir la problématique cf. P. Ricœur : différence entre la mêmeté [identité-idem] et l’ipséité [identité-ipsé]. Soi-même comme un autre. Seuil, Paris, 1990.
25 Freud, Sigmund : La naissance de la psychanalyse. PUF, Paris, 1979. p. 83.
26 Freud, Sigmund : Œuvres complètes. Op. cit., vol. XVI, p. 29.
27 Ibid., p. 206 (« Psychanalyse » et « Théorie de la libido »).
28 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. Op. cit., p. 391.
29 Engel, Pascal : Présentation. In Actions et événements de Donald Davidson. PUF, Paris, 1993. p. XXII.
30 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., p. 106.
31 Ibid., p. 119.
32 Freud, Sigmund : “Esquisse d’une psychologie scientifique.” In La naissance de la psychanalyse, op. cit., pp. 336-337.
33 Ibid., p. 376.
34 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., p. 109.
35 Ibid.
36 Ibid., pp. 164-165.
37 ibid., p. 131.
38 Freud, Sigmund : “Les explications sexuelles données aux enfants” [1907].La vie sexuelle. PUF, Paris, 1969, p. 11.
39 Freud, Sigmund : Ibid., p. 10.
40 Philosophie première dans le sens de science première, ou comme disaitt Hobbes « fondement de toutes les autres » susceptibles d’être traitées selon les procédures de la raison naturelle, plutôt que dans le sens des Méditations de Descartes. Cf. Zarka : L’Étant et la représentation - Hobbes, Descartes -, in Philosophie et politique à l’âge classique. PUF, Paris, 1998.
41 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., p. 125.
42 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. Op. cit., p. 297.
43 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., p. 124 (année 1915, plus note 1920).
44 Pour une discussion sur la fonctionnalité, voir Joëlle Proust : Comment l’esprit vient aux bêtes. Gallimard, Paris, 1997. Chap. III, Intentionnalité, comportement orienté et fonction. Note : on peut trouver le comportemente finalisé à tous les niveaux de l’échelle animale mais aussi chez les robots. Dans“le cas le plus élémentaire... une fois l’action lancée, l’élément cible... exerce physiquement un effet contraignant sur la trajectoire de l’agent.”( Joëlle Proust, op. cit., p. 111.) Une série de dispositifs de correction ou “boucles de rétroaction” adaptent causalement l’agent et l’objet spécifique.
45 J’utilise les guillemets pour attirer l’attention sur les problèmes que pose la causalité mentale. Cf. à ce propos : Pascal Engel, Causalité mentale et niveaux de causalité. In Revue philosophique, janvier-mars 1995. Donald Davidson, Les événements mentaux. In Actions et événements. PUF, Paris, 1993. Vincent Descombes, Les doctrines du matérialisme psychique. In La denrée mentale [5]. Éditions de Minuit, Paris, 1995.
46 Fred Dretske, cité par J. Proust, op. cit., p. 150. Je pense, pour des raisons plus larges, que le schéma de Dretske, n’arrive pas à rendre acceptable la “naturalisation” de l’intentionnalité.
47 A partir de Quine, naturaliser l’intentionnalité c’est comprendre ou expliquer en termes non sémantiques comment un système physique peut posséder des propriétés sémantiques.
48 Cf. la thèse de Georges Guille-Escuret qui situe le seuil de l’histoire de l’humanité à partir de l’invention du “mode de débitage Levallois”[Mustérienne]. Avec ce mode de débitage « la façon dont le nucléus est “arrangé” détermine la capacité à décider d’avance la forme des lames, ou des pointes, qui vont être débitées »(p. 259). « Durant l’hominisation le cerveau passe de 600 cm3 [Homo habilis] à 1300 cm3 [Homo sapiens] (pendant 2 millions d’années ) sans que l’homme ne devienne un frénétique inventeur et, tout d’un coup, il se met à bouleverser le monde cependant que sa capacité céphalique demeure imperturbable. »(p. 275). Le décalage humain. Le fait social dans l’évolution. Éd. Kimé, Paris, 1994.
49 L’Esprit, le soi et la société. PUF, Paris, 1963.
50 Davidson, Donald : Animaux rationnels. In Paradoxes de l’irrationalité. Éd. de l’éclat, Combas, 1991, p. 67.
51 Ricœur, Paul : Op. cit., p.12.
52 « Nous sommes en présence d’une des principales causes de la confusion philosophique : essayer, derrière le substantif, de trouver la substance. » Wittgenstein. Le Cahier bleu (25)
53 Aristote : De l’âme. « En effet, le désirable meut, et c’est pour cela que la pensée meut, attendu que son principe est le désirable. - De même l’imagination quant elle meut, ne meut pas sans le désir.
Il n’y a ainsi qu’un seul principe moteur, la faculté désirante. [...] Mais, en réalité, l’intellect ne meut manifestement pas sans le désir. [...] Le désir, au contraire, peut mouvoir en dehors de tout raisonnement, car l’appétit est une sorte de désir. » 433a, 20, 25
54 Descartes, René : Les passions de l’âme. Première partie, art. X. Seconde partie, art.LXXXVI. Vrin, Paris, 1986. Vol. XI.
55 États émotionnels qui seraient de l’ordre des “émotions primaires” selon A. Damasio : « Les émotions primaires (c’est-à-dire innées, préprogrammées, jamesiennes) dépendent de circuits neuronaux appartenant au système limbique, au sein duquel l’amigdale et le cortex cingulaire antérieur jouent le rôle le plus important. » L’erreur de Descartes. Éd. Odile Jacob, Paris, 1995, p. 177.
56 Valeur dans un sens biologico-évolutif, non téléologique. Une valeur dans l’hypothèse évolutionniste est un trait sélectionné par sa supériorité adaptative - “c’est mieux” d’avoir une vision centrale de la lumière qu’une vision périphérique -. Si nous suivons la théorisation d’Edelman, il y à deux types majeurs de systèmes différenciables dans le système nerveux : 1. L’un formé par le tronc cérébral et le système limbique (hédoniste) chargé de fonctions corporelles internes, il a trait à l’appétit, la sexualité, la défense organique. Sélectionné au cours de l’évolution, il exprime les “valeurs” qui sont reliées aux organes, au système endocrinien et au système neuro-végétatif. 2. Un autre est le système thalamo-cortical ; le thalamus se charge d’acheminer les signaux sensoriels vers le cortex. Le cortex s’occupe de la catégorisation du monde. Le soi, dans le sens biologique, correspond aux systèmes homéostatiques internes, et le non-soi aux signaux du monde extérieur ; le soi - et non le moi humain - naît de l’interaction des systèmes limbique et cortical. Les systèmes relatifs au monde extérieur sont strictement corticaux. Cf. Biologie de la conscience. Chap. 8 et 11, passim.
57 Edelman, Gerald M. : Biologie de la conscience. Éd. Odile Jacob, Paris, 1992. p. 100.
58 Proust, Joëlle : Comment l’esprit vient aux bêtes. Op. cit., p. 301.
59 Davidson, Donald : Paradoxes de l’irrationalité. Op. cit., p. 71.
60 Freud, Sigmund : Le refoulement. Œuvres complètes. Op cit. Vol. XIII, p. 196.
61 Saint Augustin : Confessions. Livre X, 28 (39).
62 Bataille, Georges : Les larmes d’Éros. Pauvert, Paris, 1961 et 1981, p. 60.
63 Freud , Sigmund : Totem et tabou. P.B.Payot, Paris, 1972, p. 83.
64 Bataille, Georges : Les larmes d’Éros. Op. cit., p. 60.
65 Benveniste, Émile : Le vocabulaire des institutions indo-européennes. Vol. 2. Éditions de Minuit, Paris, 1969, p. 188.
66 Phantasme archaïque  : Je veux parler d’un type de structure phantasmatique où la sexualité [l’amour] et la mort se conjuguent, qui se construit dans la pré-histoire du sujet (c’est-à-dire dans sa première enfance), mais qui répète une expérience ancestrale, un contenu cognitif, thémata de la psyché humaine. A différencier des phantasmes originaires.
67 Cf. E. Colombo : “L’inconscient érotisme de la mort.” In Topique, n° 48. Dunod, Montrouge, 1991.
68 Freud, Sigmund : “Le thème des trois coffrets.” In Essais de psychanalyse appliquée. Gallimard, Paris, 1933 (1949).
69 Freud, Sigmund : L’interprétation des rêves. PUF, Paris, 1971, p. 467.
70 Ibid., p. 481.
71 Ibid., p. 482.
72 L’objet perdu : la possibilité pour la psyché de reconnaître une “chose” comme manquante ou perdue dépend de la capacité « de faire la distinction entre l’expérience et l’objet de l’expérience » (comme nous le disons dans le texte). Elle, la “chose”, (ou l’objet) doit être posée « comme étant ce qui n’est pas, donc (la) présentifier-figuré », et ceci est une nécessité si on veut dire que « à partir d’un moment l’ “objet” acquiert sa signification (d’objet) en fonction de sa disparition ou de sa perte. » Castoriadis, Cornelius : L’institution imaginaire de la société. Seuil, Paris, 1975. p. 393.
73 Laplanche, Jean et Pontalis, J.-B. : Fantasme originaire. Fantasmes des origines. Origines du fantasme. [1964]. Hachette, Paris, 1985, p. 70.
74 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., p. 181.
75 Œuvres complètes. Op. cit., vol X, pp. 142-143 . [Note. L’idée était déjà présente dans les Trois essais, où Freud écrit : (la mère) « fait don à l’enfant de sentiments issus de sa propre vie sexuelle, le caresse, l’embrasse et le berce, et le prend tout à fait clairement comme substitut d’un objet sexuel à part entière. » Op. cit., p. 166].
76 Widlöcher, Daniel : “Éros infantile. Un malentendu.” In, Le fait de l’analyse, n° 3, septembre 1997, passim.
77 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., pp. 130-31.
78 Fonagy, Peter : “Persistencias transgeneracionales del apego.” Aperturas psicoanalíticas. N° 3, noviembre 1999.
79 Laplanche, Jean : Nouveaux fondements pour la psychanalyse. PUF, Paris, 1987, p. 103.
80 Freud, Sigmund : Introduction à la psychanalyse. Op. cit., p. 294.
81 Widlöcher, Daniel : “Éros infantile. Un malentendu.” Op. cit., p. 230.
82 Laplanche, J. et J.-B. Pontalis : Fantasme originaire. Fantasmes des origines. Origines du fantasme. Op. cit., p. 72.
83 Freud, Sigmund : Trois essais sur la théorie sexuelle. Op. cit., pp. 114 et 116.
84 Voir : “Le moi et le ça.” S. Freud, Œuvres complètes. Op. cit., vol. XVI, p. 273.[ Note. Il faudra tenir compte des différents sens du mot identification ; l’identification appelée ici primaire, ou intra-spécifique, ne signifie pas la même chose que le processus d’identification de la vie mentale.]
85 Viril (adj.) dérive de vir « mâle », homme adulte “opposé” à mulier. Viril exprime les qualités de force et de courage. De lui vient « vertu ».
86 Freud, Sigmund : “L’organisation génitale infantile” [1923]. In La vie sexuelle. PUF, Paris 1969, passim.
87 Ibid., p. 115.
88 Freud, Sigmund : “Sur la sexualité féminine” [1931]. In La vie sexuelle. Op. cit., p. 145.
89 Freud, Sigmund : “Quelques conséquence psychiques de la différence anatomique entre les sexes” [1925]. Ibid., p. 128.
90 “Sur la sexualité féminine”. Ibid., p . 143.
91 “Différence anatomique entre les sexes” [1925]. Ibid., p. 126.
92 Freud, Sigmund : “A partir de l’histoire d’une névrose infantile” [1914]. In Œuvres complètes. Op. cit., Vol. XIII, pp. 116-117.
93 Freud, Sigmund : “La disparition du complexe d’Œdipe” [1925]. In La vie sexuelle. Op. cit., p. 117.
94 Freud, Sigmund : « Autoprésentation »[1924]. InŒuvres complètes. Op. cit., vol. XVII p. 84.
95 Note. Ibid.
96 Voir les Trois essais, op. cit., p. 169.
97 Ibid., note 3 ajouté en 1920.
98 Fueros est un mot espagnol que Freud utilise dans une lettre à Fliess -« dans certaines provinces des fueros existent encore »- (Lettre n° 52 [6-12-1896]) pour faire référence à la persistance des lois psychologiques gouvernant des époques précédentes. Les « fueros » sont des privilèges, lois spéciales ou prérogatives féodales dont jouissaient certaines provinces ou cités.

99 Widlöcher, Daniel : “Éros infantile. Un malentendu.” Op. cit., p. 234.
100 Freud, Sigmund : « Un enfant est battu »[1919]. In, Œuvres complètes. Op. cit., vol. XV.
101 Casanova : Histoire de ma vie. Éditions Robert Laffont, Paris, 1993. Vol. 12, chap. II et III.
102 Le terme anaclitique décrit un mouvement double qui revient sur soi-même. Ana- préfixe qui indique un mouvement de bas en haut et klinei (grec) coucher.
103 Clastres, Pierre : Chronique des indiens Guayaki. Plon, Paris, 1972. p. 17.
104 Galien : Œuvres médicales choisies. Gallimard, Paris, 1994. Tome I, p. 266 Et plus loin p. 270 : « Dès lors, bien entendu, la femelle doit avoir des testicules plus petits, moins parfaits, et la semence engendrée en elle doit être plus froide et plus humide (car ces choses découlent aussi nécessairement d’une chaleur insuffisante) ». (Légère différence de traduction prise chez Thomas Laqueur, La Fabrique du sexe. p. 60).
105 Mais, le livre où Servet avait décrit la “petite circulation” fut jeté sur le bûcher avec son auteur (Inquisition calviniste), et sa description ne fut pas connue avant 1697. Cf. Mirko D. Grmek et col.  : Histoire de la pensée médicale en Occident. Seuil, Paris, 1997. Vol. 2, pp. 19-20.
106 Cité par Laqueur, Thomas : La fabrique du sexe. Gallimard, Paris, 1992. p. 90.
107 Freud, Sigmund : De la sexualité féminine [1931]. In Œuvres complètes. Op. cit., vol. XIX, p. 12.
108 Ibid.
109 Ibid., p. 14.
110 Ibid., p. 17.
111 Freud, Sigmund : “L’avenir d’une illusion” [1927]. In Œuvres complètes. Op. cit., vol. XVIII , p. 172

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